Chapitre 5

Dans la cuisine déserte, Eugénie savourait avec délectation une gorgée de son chocolat chaud, lorsqu’Oscar fit son apparition, la mine maussade, les cheveux ébouriffés et les yeux rougis par le manque de sommeil. En prenant place à la table du petit-déjeuner, il ne put réprimer un sourire en découvrant la fine moustache chocolatée qui recouvrait la lèvre supérieure de son amie.

− Bien dormi ? lui lança la jeune fille, en s’essuyant la bouche avec sa serviette de table.

− Oui, super ! répondit-il, ironique. J’adore être réveillé en pleine nuit pour assister au sauvetage d’une créature inconnue, espèce de croisement entre un Na’vi et un Minimoys ! Je me suis rendormi comme si de rien n’était et j’ai dormi comme un bébé, dis donc !

− Hahaha ! Très drôle ! répondit Eugénie en lui faisant une grimace. Tu veux un chocolat chaud ?

− T’as pas un whisky, plutôt ?

− Oh, mais t’as avalé un clown, ce matin ! lui répondit-elle en versant une bonne rasade de lait dans une tasse. Tiens ! dit-elle en la lui tendant.

− Merci ! répondit Oscar. Il porta la tasse à ses lèvres et but quelques gorgées, avant de la reposer devant lui.

− Plus sérieusement, t’es vraiment sûre que tu veux aller dans la forêt aujourd’hui ?

Eugénie lui répondit sans lever les yeux de la tranche de pain qu’elle était en train de tartiner de confiture de fraises.

− Je te l’ai expliqué cette nuit. Il faut que j’y aille. Elle a des choses à me dire.

Elle lécha la cuillère pleine de confiture et croqua dans sa tartine.

− Et comme je te l’ai dit, tu n’es pas obligé de venir ! continua-t-elle.

− Ah ben, oui, t’as raison ! s’énerva Oscar. Je vais te laisser aller toute seule dans les bois, à la recherche d’une espèce de fée bleue qui s’évapore dans l’eau et qui veut te parler !

Eugénie resta silencieuse, soucieuse de ne pas poursuivre la discussion animée qui avait suivi leurs péripéties nocturnes. Oscar soupira et prit un croissant dans la corbeille.

− Evidemment que je vais venir avec toi ! On ne sera pas trop de deux !… Et qu’est-ce qu’on va dire à tes parents ?

− Qu’il faut qu’on travaille sur un exposé de SVT et qu’on a besoin de photos ! On l’a déjà fait, de toutes façons.

− Mouais… Ça ne me dit vraiment rien qui vaille, ton truc… Il termina son croissant, tandis qu’Eugénie débarrassait la table.

− Je vais prendre ma douche et on se retrouve ici dans une demi-heure ! lui lança-t-elle en sortant de la cuisine pour regagner l’étage. Oscar, qui terminait son lait, lui répondit par un vague grognement.

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Lorsqu’Oscar entra dans la cuisine trente minutes plus tard, fraîchement douché, Eugénie était en train de fourrer deux sandwiches dans la partie isotherme de son sac à dos.

− T’es sûre que c’est la peine d’emmener un pique-nique ?

− Il est déjà 10 heures et on ne sait pas combien de temps ça va nous prendre ! Au moins, tu ne pourras pas me reprocher de te faire mourir de faim ! répondit-elle avec un sourire moqueur. Allez, c’est bon ! J’ai tout !

− T’as pensé à prendre ton portable ?

− Tu n’as pas le tien ?

Oscar, qui considérait son smartphone comme une extension naturelle de sa main droite, leva les yeux au ciel en soupirant.

− Tu sais bien que mon père me l’a confisqué jusqu’à demain soir.

− Ah oui, c’est vrai !… Bon attends-moi là, je vais le chercher !

Eugénie sortit de la cuisine et Oscar l’entendit monter quatre à quatre les escaliers. Il ouvrit la poche principale du sac à dos et sourit en découvrant son contenu : un appareil photo, une boussole, une carte des environs, un bloc-notes avec stylo, une mini-trousse de secours, un couteau suisse, deux barres de céréales et deux gourdes pleines d’eau. Décidément, son amie ne cesserait jamais de l’étonner. Il n’aurait jamais pensé à emmener tout ça et se dit que les filles étaient quand même de sacrés numéros ! Il referma le sac au moment où Eugénie entrait dans la cuisine, son téléphone à la main.

− Cette fois, c’est bon, dit-elle. On peut y aller! On va passer voir maman avant de partir.

− Tu l’as prévenue que l’on irait en forêt pour ton “exposé”? dit Oscar en insistant sur le mot tout en mimant les guillemets avec ses doigts.

− Oui, je l’ai croisée en me levant et je lui en ai parlé. Elle m’a dit qu’il n’y avait pas de souci, mais qu’il fallait qu’on soit rentré pour 15 heures. Apparemment, ton père doit venir te chercher vers cette heure-là.

Oscar soupira et ne répondit pas. Toute mention de son père avait le don de le renfrogner instantanément. Tous les deux enfilèrent leurs blousons et leurs baskets et Oscar prit le sac à dos. Il sortit de la maison, Eugénie sur ses talons et, tandis qu’elle refermait la porte à clé juste derrière lui, il s’arrêta sur le perron, l’air solennel.

− Bon, et ben c’est parti !… Au revoir, chère maison des Merlat. Je ne sais pas si nous nous reverrons, vu que la fille de tes propriétaires est complètement givrée et m’entraîne avec elle dans ses périlleuses et suicidaires aventures… Alors sache que j’ai apprécié tous les bons moments passés dans tes murs !…

Il fut interrompu par le coup de coude qu’Eugénie venait de lui lancer dans les côtes, et tous deux éclatèrent de rire.

Ils descendirent les quelques marches qui menaient à la cour et se dirigèrent vers le bureau de Clémence Merlat, situé juste en face de la maison. Lorsqu’ils entrèrent dans la pièce, Clémence releva la tête du document dans lequel elle était plongée et sourit.

− Ah, vous voilà prêts ! dit-elle en se levant pour les embrasser. Bonjour Oscar! Tu vas bien, ce matin ? Tu as bien dormi ?

− Comme un loir ! répondit Oscar en souriant, tandis qu’Eugénie levait les yeux au ciel, sans que sa mère ne s’en aperçût.

− Super ! C’est gentil d’aider Eugénie avec son exposé ! Vous allez dans quel coin, alors ?

− Du côté de la clairière aux chevreuils, répondit Eugénie.

− Ah, ok ! Ca vous fait une bonne heure de marche pour arriver là-bas ! Vous avez prévu de quoi déjeuner ?

− Eugénie a pensé à tout ! C’est une spécialiste des expéditions, tu sais ! dit Oscar en riant.

− Ah, ça, je sais ! répondit Clémence en embrassant sa fille sur le front. C’est un exposé sur quoi, exactement ?

− L’écosystème des clairières ! s’empressa de répondre Eugénie, coupant l’herbe sous le pied d’Oscar qui n’était plus à une plaisanterie près.

− Oh, c’est top ! Vous avez un téléphone avec vous ? On ne sait jamais !

− Oui, c’est bon, j’ai pris le mien! dit Eugénie. Bon, ben à tout à l’heure ! On sera là pour 15 heures sans faute !

Oscar et elle embrassèrent Clémence, avant de prendre congé.

− OK ! Faites attention à vous !

− Mais oui, t’inquiète pas ! lança Eugénie en faisant un clin d’œil à sa mère avant de refermer la porte du bureau derrière elle.

− Bah ça, c’est sûr ! Pas de quoi s’inquiéter ! ironisa Oscar, une fois dans la cour. Aïe! fit-il en recevant un nouveau coup de coude dans le flanc. Arrête de me frapper ! s’écria-t-il, en se massant le côté.

− Alors arrête avec tes blagues à deux balles ! rétorqua Eugénie avant de lui tirer la langue.

Ils traversèrent la cour en silence et atteignirent bientôt le chemin qui menait à la forêt. Après le terrible orage qui avait fait rage une partie de la nuit, le soleil brillait à nouveau depuis le matin. Le sol avait donc retrouvé un aspect presque sec qui rendait la promenade plus agréable.

− Tiens ! On n’a vu ni ton père, ni Sam ! remarqua Oscar.

− Ils sont au marché le samedi matin. Ils partent vers 5 heures et ne rentrent qu’en début d’après-midi.

− Ah oui, c’est vrai !… Alors, comme ça, on va à la clairière aux chevreuils ?

− Oui, à peu près. J’ai préféré ne pas raconter n’importe quoi, pour que maman sache où l’on est, au cas où l’on doive venir nous chercher…

− Et ben, je vois que tu es optimiste !

− C’est toi, avec tes commentaires ! Tu finis par me faire douter ! Du coup, autant être prudents !

− Ouais! Au moins si on a besoin de renfort pour lutter contre les fées bleues maléfiques, les forces spéciales sauront où nous trouver !

Eugénie leva les yeux au ciel en soupirant et tous deux avancèrent en silence un moment.

− Ceci dit, tu ne m’as pas expliqué comment tu sais où nous devons aller, ou même pourquoi on doit y aller, d’ailleurs…

− Hier, quand je l’ai prise dans mes mains, j’ai vu des tas d’images, comme un film qui défilait devant mes yeux. Il y avait une espèce de grotte, une galerie souterraine dont l’entrée se trouve pas très loin d’un grand chêne. Je le connais, cet arbre. Il a une forme un peu biscornue et je me souviens l’avoir déjà vu en me baladant avec papa. Il est tout près de la clairière aux chevreuils.

− Et qu’est-ce qui te fait dire qu’il faut qu’on y aille dans cette grotte ? Si ça se trouve, c’est un guet-apens et nous, on y va tout droit ! Pas de souci, les fées cannibales ! On arrive ! Votre dîner n’est pas loin !

− RRRho ! Mais, t’as fini, oui ! Je t’ai déjà dit qu’elles sont inoffensives ! Et cette grotte… Je ne sais pas, c’est comme leur maison, je crois… Quand je l’ai vue, ça m’a remplie de chaleur, je me suis sentie bien…

− Ah bah, ça c’était sûrement avant que tu me fasses un remake de l’Exorciste et que tu te mettes à trembler comme une feuille avant de tomber dans les pommes, dis-donc !

Le visage d’Eugénie s’assombrit.

− Ça, c’était super bizarre… D’un coup, je me suis retrouvée dans une nappe de brouillard tout noir et j’ai eu super froid… J’ai vu des ombres tout autour de moi, qui se rapprochaient et au moment où elles allaient me toucher, j’ai vu une grande lumière blanche et je me suis réveillée.

− Ouais, ça, j’ai vu… Et elle s’appelle comment, déjà ? Autant qu’on sache comment l’appeler, quitte à se pointer chez elle !

− Ephéa.

− Ephéa… Parfait, pour une fée ! Et donc, elle veut te parler ? J’espère qu’elle a prévu du thé et des petits gâteaux !

− Ooohhh ! J’aurais franchement mieux fait d’y aller toute seule ! Tu me saoules avec ton humour pas drôle ! s’énerva Eugénie.

− C’est bon, j’arrête !… C’est juste que ça me stresse, ton truc ! Et tu sais comment je suis quand je suis stressé !

− Oui, je sais ! Mais là, tu me stresses aussi et j’ai vraiment pas besoin de ça ! Alors, c’est bon !

− Ok, ok ! J’ai compris !

Devant la mine contrariée d’Eugénie, il préféra ne pas insister et ils continuèrent à marcher sans un mot. En arrivant à l’orée de la forêt, ils firent une halte et Oscar sortit de la poche de son blouson deux petits carrés recouverts de papier bleu. Il en tendit un à Eugénie.

− J’suis désolée de t’avoir contrariée ! On fait la paix ?

Eugénie lui sourit, prit le morceau de chocolat, en retira le papier et le glissa sous sa langue. Oscar en fit autant et tous deux dégustèrent leur friandise en silence. Du plus loin qu’Eugénie s’en souvienne, le chocolat avait toujours eu pour elle des vertus réconfortantes. Depuis leur plus tendre enfance, Oscar et elle avaient l’habitude d’en garder quelques morceaux à portée de main, au cas où, et les arômes riches et sucrés étaient maintes fois venus les consoler de leurs petits et grands tracas.

− Allez, c’est parti ! dit Oscar, lorsqu’il eut terminé sa bouchée, et il pénétra dans le sous-bois. Eugénie le suivit et ils quittèrent le sentier quelques mètres plus loin, pour s’enfoncer dans la forêt, à travers les arbustes et les ronces.

D’abord facile, leur progression se fit plus lente à mesure qu’ils pénétraient plus profondément dans le bois et que la végétation se faisait plus dense. L’un derrière l’autre, ils avançaient péniblement, encouragés par le chant d’oiseaux qu’ils ne pouvaient voir à travers le feuillage, les brindilles et les feuilles mortes craquant sous chacun de leurs pas. Comme toujours lors de ses balades en forêt, Eugénie prenait plaisir à respirer à pleins poumons, profitant des senteurs si particulières qu’elle affectionnait tant : celle de la mousse, de l’humus recouvrant le sol et des fleurs délicates des jacinthes des bois. Après une bonne demi-heure de marche laborieuse, ils firent une pause pour reprendre leur souffle et vérifier leur position grâce à la carte et à la boussole qu’Eugénie avait emportées.

− On va dans la bonne direction ? demanda Oscar, en saisissant sa gourde pour boire une gorgée d’eau.

− Oui, c’est bon ! répondit Eugénie en étudiant la carte. On ne devrait pas tarder à y arriver. La clairière est juste après cette colline.

− Ok ! Tant mieux parce que je commence à fatiguer ! dit-il en replaçant la gourde dans le sac à dos. Allez, c’est reparti ! Je te suis.

Eugénie hocha la tête et tous deux se remirent en route. A mesure qu’ils avançaient, la pente se faisait plus raide et les muscles de leurs cuisses commençaient à s’échauffer. Au bout de quelques minutes, Eugénie s’arrêta brusquement.

− Oscar ! T’as vu ça ?

Elle désignait du doigt un endroit, au sommet de la colline où, au milieu de leurs semblables majestueux et verdoyants, se dressaient quelques arbres noircis, décrépis et biscornus. Le jeune garçon tendit le cou pour regarder dans la direction qu’indiquait son amie et fronça les sourcils.

− Oh purée ! Mais qu’est-ce qui s’est passé là-haut ?

− Allons voir !

Sans attendre de réponse, Eugénie se remit à grimper de plus belle, suivie de près par Oscar. Lorsqu’elle arriva tout en haut, elle ne put retenir un cri de stupeur.

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