Chapitre 3

− Et voilà pour vous ! dit Eugénie, en tendant à sa dernière cliente le sac rempli du bel assortiment de légumes frais qu’elle venait de régler.

Elle salua la vieille dame qui s’empressa de regagner sa voiture sous la pluie fine, et se mit aussitôt à ranger la boutique.

− Il faut vite que j’aille voir si elle s’est réveillée ! Et si elle est partie ?… Et si elle est encore là ?… Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ?

Elle rassembla dans le fond de la pièce les cageots de légumes qui n’avaient pas trouvé preneur et entreprit de compter la recette du jour. Elle était si concentrée sur ses calculs qu’elle n’entendit pas la porte s’ouvrir et sursauta violemment lorsqu’un raclement de gorge puissant vint rompre le silence.

− Oscar ! Mais t’es dingue de faire des trucs pareils ! J’ai failli avoir un infarctus ! s’écria-t-elle en apercevant le jeune garçon à l’air goguenard qui se tenait devant elle, très fier de sa plaisanterie.

− Merci pour l’accueil ! Tu parles d’une commerçante joviale ! dit-il d’un air taquin.

− Désolée, mais tu m’as fichu une de ces frousses !… J’imagine que tu ne viens pas pour m’acheter des carottes ?

− Et non ! Je viens passer la nuit chez toi ! Mon père est au taf jusqu’à demain et ma grand-mère part en week-end avec ses copines ! Attention, ce soir, ça va être la fête du bigoudi ! Tisane à volonté !

Il replaça d’un mouvement de tête la longue mèche de cheveux blonds qui lui tombait sur les yeux et sourit. A quatorze ans passés, Oscar Lencot avait conservé un visage poupin qui contrastait singulièrement avec sa silhouette longiligne et sa posture nonchalante. Il se donnait du mal pour arborer un air cool et indifférent, mais la mélancolie qui voilait souvent son regard bleu azur laissait entrevoir les fêlures qu’il portait déjà en lui, malgré son jeune âge.

Ses parents, Martin et Ophélie Lencot, étaient des amis d’enfance des parents d’Eugénie. Inséparables depuis leur plus jeune âge, ils formaient un quatuor bien connu dans les environs et tout le monde avait été ravi de célébrer leurs unions respectives et la naissance de leurs enfants : Oscar, d’abord, chez les Lencot, puis, deux ans plus tard, Eugénie chez les Merlat.

Tous les quatre étaient viscéralement attachés au village de leur enfance et ils partageaient les mêmes convictions quant à la nécessité de préserver l’environnement. Tandis que Simon et Clémence avaient repris l’exploitation familiale pour en faire un modèle dans le domaine de l’agriculture biologique, Martin et Ophélie avaient été embauchés par un quotidien régional en tant que journalistes spécialisés dans les questions environnementales. Sillonnant la région, ils travaillaient de concert pour étudier l’impact des industries locales sur l’environnement et débusquer d’éventuelles pratiques douteuses.

C’est au cours de l’un de ces reportages qu’Ophélie avait été renversée par la voiture d’un chef d’entreprise, qui tentait de prendre la fuite après la découverte de ses agissements frauduleux. Elle avait été tuée sur le coup. Oscar avait sept ans.

Sa vie, tout son petit monde avait été irrémédiablement bouleversé. D’abord, il y avait eu l’incompréhension, puis le chagrin, si intense qu’il lui sembla tomber dans un gouffre sans fond. A sept ans, comment peut-on imaginer qu’on ne reverra plus jamais sa maman, l’un des êtres que l’on aime le plus au monde ?

D’abord, il avait pensé que ce n’était pas possible, qu’une maman ne peut pas mourir, qu’elle finirait par revenir… Et puis, peu à peu, il avait compris qu’il ne sentirait plus jamais l’odeur de sa peau sucrée qui lui chatouillait les narines lorsqu’elle le prenait dans ses bras. Plus jamais il ne verrait ses yeux rieurs l’observer pendant qu’il dessinait ou qu’il jouait au foot. C’était comme si une chape de plomb s’était abattue au-dessus de sa tête, le privant d’un coup des rayons du soleil, de la beauté d’un ciel d’été et du chant harmonieux des oiseaux.

Son papa non plus, tout à coup, n’était plus vraiment là. Dévoré par le chagrin, Martin avait remué ciel et terre pour que l’assassin de sa femme soit emprisonné. Jusqu’au procès, qui avait eu lieu de nombreux mois plus tard, il avait poursuivi ses investigations avec acharnement, dans le but de trouver d’autres éléments qui permettraient de mettre le coupable hors d’état de nuire jusqu’à la fin de ses jours.

Tout d’abord, Oscar avait été accueilli chez les Merlat. Simon et Clémence avaient bravé leur propre douleur pour tisser autour de lui un nuage de douceur et de réconfort, pour tenter d’apaiser sa peine. Et Eugénie était là, elle aussi. Du haut de ses cinq ans, elle ne comprenait pas tout à fait pourquoi Oscar était si triste. Mais elle était là. Pour lui. Elle respectait son silence et restait à ses côtés. De temps en temps, elle lui proposait un carré de chocolat qu’ils dégustaient ensemble, sans un mot, et les arômes sucrés et bienfaisants chassaient le chagrin, juste pour un instant. Le jour de l’enterrement, alors qu’il se tenait debout, tête baissée devant le cercueil de sa maman, il avait senti une petite main lui prendre la sienne. Il s’était laissé faire, sans lever les yeux, et la chaleur de cette petite main lui était allée droit au cœur. Il avait su ce jour-là qu’il pourrait compter sur elle quoiqu’il arrive et, pour la première fois depuis le drame, il s’était senti quelque peu réconforté.

Après quelques semaines, Oscar avait pu rentrer chez lui. Sa mamie Suzanne, la mère de son père, qui vivait près de Marseille depuis son départ en retraite, avait décidé de venir vivre avec eux pour quelques temps. Elle avait pris ses quartiers dans la chambre d’amis et se consacrait pleinement à Oscar, son unique petit-fils, la prunelle de ses yeux. Pour noyer son chagrin, Martin s’était réfugié dans son travail et ne rentrait que peu à la maison, dont chaque recoin lui renvoyait au visage les souvenirs d’une vie à jamais terminée.

Alors, enveloppé dans la tendresse capitonnée de sa grand-mère et soutenu avec bienveillance par les Merlat, Oscar avait grandi, malgré l’absence. Peu à peu, les rayons du soleil étaient parvenus à traverser la chape de plomb, un peu faibles d’abord, puis de plus en plus puissants. Comme souvent, le temps avait fait son œuvre et la douleur s’était estompée, laissant place à cette mélancolie que l’on pouvait parfois deviner furtivement dans son regard.

Mamie Suzanne était finalement restée et la chambre d’amis avait été redécorée d’un papier peint fleuri tout à fait à son goût. Parsemant sa fantaisie bien au-delà des murs de la maison, elle était parvenue à faire revenir la joie chez les Lencot et faisait de son mieux pour pallier les absences de Martin.

Ce dernier, fidèle à sa mission de traquer les industriels peu soucieux des bonnes pratiques environnementales, consacrait la majorité de son temps à ses enquêtes et reportages, au détriment de son fils, avec qui ses relations étaient tendues. Mamie Suzanne devait bien souvent user de toute sa diplomatie pour tempérer les joutes verbales qui opposaient régulièrement le père et le fils, pour qui communiquer relevait de la haute voltige. Maintenant adolescent, Oscar ne supportait plus ce qu’il considérait comme un manque d’intérêt de la part de son père et retenait avec peine ses remarques acerbes. Il n’était donc pas rare qu’il quitte brusquement la maison et, chevauchant son vélo, se réfugie chez les Merlat, où la porte lui était toujours grande ouverte. Il savait qu’Eugénie le comprendrait à demi-mot, l’écoutant s’il avait besoin de s’épancher ou respectant son silence s’il préférait se taire. Il savait aussi que Clémence et Simon rassureraient son père et sa grand-mère, en les prévenant de son arrivée chez eux.

− T’en as une tête ! dit Oscar en observant de plus près son amie. Tu te sens bien ?

− Oui, oui, ça va, répondit rapidement Eugénie. J’ai dû prendre un coup de froid sous l’averse, tout à l’heure, ajouta-t-elle en rassemblant les quelques pièces qui étaient encore étalées sur la table.

− Je croyais que tu n’avais pas cours le vendredi après-midi ? Qu’est-ce que tu faisais dehors ?

− Je voulais prendre quelques photos, mais finalement, le temps a tourné à l’orage. Je me suis retrouvée trempée comme une soupe.

− Faut dire que t’as de ces idées ! Y’a vraiment que toi pour avoir envie de faire des photos sous la pluie ! dit Oscar, l’air moqueur.

− Oui, oh ça va, hein ! Tu ne vas pas me servir le même couplet qu’Huguette ! rétorqua Eugénie, agacée, en refermant brusquement le couvercle de la caisse en métal qui contenait la recette du jour.

− Bah, t’énerves pas ! J’disais ça pour plaisanter ! T’as vraiment pas l’air dans ton assiette ! T’es sûre que ça va ? demanda Oscar, soudain inquiet.

− Mais oui, j’te dis ! C’est juste que…. Je suis fatiguée…

Elle enfila son blouson, tandis qu’Oscar l’observait d’un œil suspicieux.

− Allez, j’te connais trop pour te croire ! Dis-moi ce qui ne va pas ! insista-t-il.

− Mais je te dis que tout va bien ! s’énerva Eugénie.

− Arrête un peu ! T’as un souci, ça se voit comme le nez au milieu de la figure ! C’est ce gros naze de Thibaut qui t’a encore embêtée ce matin ?

Devant l’air sincèrement préoccupé de son ami, Eugénie sentit son énervement s’évaporer. Elle prit une profonde inspiration.

− Il m’est arrivé un truc bizarre dans la forêt, tout à l’heure…

− Un truc bizarre ?!… Bizarre comment ?! Bizarre comme « faut appeler les flics tout de suite parce qu’il y a un mec louche qui rôde dans les parages ? » ?!

Eugénie ne put s’empêcher de sourire devant la mine contrariée d’Oscar.

− Mais non ! Pas du tout ! Un truc bizarre comme… « et si je tombais nez à nez avec une espèce de fée, qu’est-ce que je ferais ? »

− Tu rigoles ?

− J’ai l’air de rigoler ?

Tous deux se regardèrent longuement sans dire un mot, Oscar ne sachant que penser de ce que venait de lui dire son amie et Eugénie se demandant comment lui expliquer ce qu’elle avait vécu.

− Suis-moi ! dit-elle enfin, en prenant Oscar par la main.

Tous deux quittèrent la boutique et regagnèrent la maison au pas de course, sous le crachin qui continuait à tomber.

Ils pénétrèrent dans le vestibule désert et, tandis qu’ils se débarrassaient de leurs blousons trempés, Eugénie cria :

− Huguette ? J’suis rentrée ! Oscar est avec moi, on monte travailler nos cours !

Le visage tout en rondeur de la quinquagénaire apparut dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine, d’où émanait une délicieuse odeur de poulet au curry.

− Bonsoir, Oscar ! dit-elle en souriant. Le dîner sera prêt dans une demi-heure. Je vous appellerai ! Tes parents ne dîneront pas avec nous, Eugénie. Ils ont une réunion à la mairie, ce soir.

− OK ! A tout à l’heure ! lança la jeune fille, avant de disparaître en haut de l’escalier, suivie de près par Oscar.

Eugénie précéda son ami dans sa chambre et referma la porte derrière lui.

− Tu m’inquiètes avec tes histoires de fée… commença le jeune garçon.

− Viens voir ! l’interrompit Eugénie, en l’entraînant vers sa salle de bain.

Elle ouvrit la porte de la petite pièce et y entra, sans allumer la lumière. Faisant signe à Oscar de la suivre et de rester silencieux, elle avança jusqu’au vivarium et se pencha pour regarder à travers la vitre. Au milieu des branchages, parmi les quelques phasmes qu’elle élevait depuis plusieurs mois, se trouvait la boule de coton où reposait la petite créature, toujours inconsciente. Oscar se baissa à son tour, les yeux plissés pour mieux voir dans l’obscurité. D’abord, il ne vit rien que les étranges insectes, qui ressemblaient à s’y méprendre à des morceaux de bois. Puis, son regard se posa sur le petit corps délicatement bleuté qui dormait paisiblement sur la ouate moelleuse. Ebahi, il observa le doux visage paisible, la chevelure vert foncé que l’on aurait pu prendre pour des algues, les vêtements faits de feuillages, les mains et les pieds palmés. Il se tourna vers Eugénie, qui le regardait en souriant.

− Alors ? Pas de quoi appeler la police, hein ? dit-elle, pour le taquiner.

Elle fanfaronnait à présent mais, quelques secondes plus tôt, elle avait craint de ne pas retrouver la créature sur son lit de coton. Il lui aurait alors été bien difficile d’expliquer à Oscar qu’elle n’avait pas rêvé. C’est donc tout à fait soulagée qu’elle contemplait l’air stupéfait de son ami.

− Pu… rée !!!! C’est quoi, ce truc ???

− Aucune idée ! Elle m’est tombée dessus avec la pluie. Je l’ai récupérée de justesse avant qu’elle ne tombe dans un buisson et je l’ai ramenée à la maison.

− Mais, t’es dingue ! Tu te rends compte que tu ramènes chez toi une espèce de machin bleu sans savoir ce que c’est ! Imagine que ce soit une créature maléfique ? Si ça se trouve, elle va nous déclencher une apocalypse, ta fée des bois, quand elle va se réveiller !!!

− Arrête un peu ! Elle n’a pas du tout l’air maléfique, enfin !

− J’te signale qu’Hitler n’avait pas forcément l’air maléfique non plus, à la base !… T’as aucune idée de ce qu’elle peut faire ! D’ailleurs, je dis « elle », mais on ne sait même pas si c’est « une fille », puisqu’on ne sait pas ce que c’est !!! s’écria Oscar, la note aigüe dans sa voix trahissant la panique qui commençait à l’envahir.

− Elle n’est pas maléfique, je le sais, c’est tout ! Quand je l’ai touchée…

− Ah bah, c’est de mieux en mieux !!! Tu l’as touchée, en plus !!!

La voix d’Huguette leur parvint soudain depuis le rez-de-chaussée.

− Ça va, là-haut ? Je vous entends crier, c’est normal ?

− Oui, oui !… cria Eugénie. On travaille sur une pièce de théâtre… C’est pour ça !

− Ah bon ! Et ben, y’a de l’ambiance, dans votre pièce ! Bon, vous descendrez d’ici dix minutes, ce sera prêt !

− OK ! répondirent-ils en chœur.

− Mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête de la toucher ? reprit Oscar, en prenant garde à ne pas hausser le ton.

− Je ne l’ai pas fait exprès, évidemment ! répondit Eugénie, en levant les yeux au ciel. C’est en voulant la rattraper que je l’ai prise dans ma main. Et là, ça m’a fait tout bizarre…

− Ben, tu m’étonnes ! ironisa Oscar.

− Non mais, ça m’a fait une drôle de sensation… Comme si je la connaissais… Car oui, c’est une fille et ne me demande pas comment je le sais ! Je le sais, c’est tout !… C’était comme si nous étions reliées…

− Comment ça, « reliées » ?

− C’est difficile à expliquer… C’était comme si je voyais la forêt à travers ses yeux à elle, comme si… J’sais pas… Mais je n’ai jamais rien ressenti de pareil ! Elle s’interrompit et réfléchit un instant. En tous cas, tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle n’est pas maléfique. Elle est comme connectée à la nature, aux arbres, à la terre, aux animaux…. C’est vraiment un truc de dingue !

− Ça, c’est clair ! T’en as parlé à tes parents ?

− Tu rigoles ?! Surtout pas ! Et toi non plus, tu ne dois rien dire ! Promets-moi que tu ne diras rien ! s’écria Eugénie, inquiète.

− Pfff… A qui veux-tu que je le dise, de toute façon ?… la rassura Oscar. Mais, qu’est-ce que tu comptes faire ?

− J’en sais rien du tout…

− Bon…, Oscar réfléchit une seconde, les sourcils froncés et reprit : Il faudrait déjà savoir à quoi on a affaire… On peut toujours jeter un coup d’œil sur internet et voir ce que ça donne… Et en attendant, plus question que tu la touches ! Il va falloir faire attention à ce qu’on fait !

− Merci, dit doucement Eugénie. Oscar lui répondit par un sourire.

− Allez ! On va descendre manger avant qu’Huguette ne monte nous chercher ! dit-il avec un clin d’œil.

Après dîner, Eugénie et Oscar demandèrent à Huguette l’autorisation d’utiliser l’ordinateur de Simon pour faire quelques recherches sur internet, pour un prétendu exposé sur la science-fiction. Aussi, lorsque les parents d’Eugénie rentrèrent de leur réunion, ils trouvèrent les deux adolescents absorbés dans la lecture d’articles relatant la présence d’êtres surnaturels dans les campagnes environnantes.

− Vous êtes encore debout ! dit Clémence Merlat, en les embrassant. Il est déjà 22h30 ! Il est temps d’aller vous coucher !

− Vous finirez ça demain ! renchérit Simon. Allez ! Au lit !

Eugénie et Oscar éteignirent l’ordinateur à contrecœur et souhaitèrent une bonne nuit aux parents d’Eugénie, avant de regagner l’étage.

− Bon, ben on n’a pas trouvé grand-chose… J’espère qu’on aura plus de chance demain… Ca fout un peu la frousse, toutes ces histoires… dit Oscar à voix basse. Allez, faut essayer de dormir, maintenant !

− Tu crois qu’elle peut se réveiller cette nuit ? s’inquiéta Eugénie.

− Ça m’étonnerait. Et puis, s’il y a un problème, tu viens me chercher ! Je suis juste en face.

Eugénie hocha la tête d’un air entendu et entra dans sa chambre, tandis qu’Oscar se dirigeait de l’autre côté du palier, vers la chambre d’ami qui lui était presque exclusivement réservée.

Malgré la fatigue, Eugénie eut beaucoup de mal à trouver le sommeil. Elle resta de longues minutes étendue dans son lit, bien réveillée, ressassant les questions qui la taraudaient depuis son étrange découverte. Quand enfin elle s’endormit, ce fut pour plonger dans un sommeil lourd et agité, peuplé de rêves étranges et inquiétants. Elle se réveilla brusquement quelques heures plus tard, transpirante et le cœur battant la chamade. Sa chambre baignait dans une étrange lumière bleue qui provenait de sous la porte de la salle de bains.

Chapitre 2

La pluie commençait à se densifier et Eugénie pressa le pas. Le chemin de terre qui longeait le champ de blé jusqu’à la forêt commençait à devenir boueux et Eugénie se félicita d’avoir préféré ses bonnes vieilles bottes en caoutchouc à ses baskets blanches toutes neuves. Les gouttes lui battaient le visage et s’engouffraient dans ses yeux, floutant sa vision. L’eau coulait le long de son anorak et son pantalon était à présent complètement trempé.

− Il faudra que je passe me changer avant d’ouvrir la boutique, se dit-elle.

Elle se mit à courir pour rejoindre au plus vite le sous-bois qu’elle devinait devant elle, à quelques dizaines de mètres.

Elle allait atteindre l’abri formé par les chênes en lisière de forêt, lorsqu’elle sentit s’écraser sur sa capuche une goutte plus lourde que les autres. Elle porta sa main droite à sa tête dans un geste de protection et, lorsqu’elle rabaissa son bras, il lui sembla apercevoir quelque chose dans le pli du tissu. Atteignant enfin le sous-bois, elle s’arrêta sous un arbre et s’essuya les yeux de la main gauche pour y regarder de plus près. Avec précaution, elle écarta les plis formés par l’anorak, écarquilla les yeux pour ajuster sa vue à la pénombre ambiante et laissa échapper un cri aigu de surprise.

Juste là, niché au creux de son coude, se trouvait un petit être à la peau bleutée, presque translucide et qui ne devait pas mesurer plus de trois centimètres. La créature gisait sur le tissu, inconsciente et ruisselante de pluie. Comme les humains, elle avait deux bras et deux jambes, mais ses mains et ses pieds étaient palmés. Elle était vêtue de morceaux de feuilles agglomérés et sa tête était recouverte d’une substance vert foncé tressée comme des cheveux, mais qui ressemblait davantage à des algues.

Interdite, Eugénie resta un long moment figée sur place, de peur que le moindre de ses mouvements ne causât la chute de cet étrange personnage. Elle ne pouvait détacher son regard de la créature étendue sur sa manche, inanimée. Si son corps était parfaitement immobile, l’esprit d’Eugénie fonctionnait à cent à l’heure.

− Mais, c’est incroyable ! J’ai des hallucinations, ou quoi ? C’est peut-être un truc que j’ai mangé ! Si ça se trouve, les champignons qu’Huguette a mis dans mon omelette de ce midi étaient hallucinogènes ! J’ai lu sur internet que ça existait ! Il faudra vraiment que je lui dise de ne plus en acheter !

Un puissant coup de tonnerre mit fin à ses réflexions et elle sursauta brusquement.

− Oh mon Dieu ! cria-t-elle, en rattrapant de justesse le petit être qui avait glissé sur le tissu trempé et s’apprêtait à tomber dans les fourrés. Une étrange sensation l’envahit au contact de la créature qu’elle tenait maintenant dans le creux de sa main gauche. Elle sentit la douce chaleur qui émanait du petit corps inerte se répandre peu à peu dans chacun de ses membres et elle ferma les yeux.

Tout à coup, ses sens se mirent à fonctionner de façon exacerbée. Malgré la protection offerte par les arbres, elle ressentit plus intensément la puissance de l’averse qui faisait rage. Le son des gouttes de pluie qui s’abattaient sur le feuillage au-dessus de sa tête lui semblait décuplé et chaque vibration venait résonner avec force dans sa poitrine. Le souffle du vent, qu’elle sentait à peine quelques minutes plus tôt, semblait s’engouffrer dans chacun des pores de la peau de son visage et de ses mains. L’odeur du sous-bois mouillé de pluie emplit ses narines et elle put très clairement distinguer les différentes senteurs entremêlées : le parfum subtil de la mousse, celui plus puissant de la terre humide et la fragrance délicate des feuilles qui recouvraient le sol.

Comme emportée par ce tourbillon de sensations nouvelles, elle crut un moment perdre l’équilibre et rouvrit les yeux, pour ne pas tomber. Le spectacle qui s’offrit alors à elle la stupéfia encore bien davantage. Le sous-bois était à présent baigné d’une douce lumière et partout où son regard se posait, elle pouvait distinguer d’infimes détails qui lui avaient échappé jusqu’alors. Sur chacun des arbres qui l’entouraient, elle découvrit que l’écorce présentait des signes bien distincts qu’elle était en mesure de déchiffrer. Chaque tronc arborait ainsi une espèce de carte d’identité qui retraçait toute la vie de l’arbre. Pour chaque chêne, chaque noisetier, chaque châtaignier, elle perçut en un coup d’œil la longue succession des saisons déjà vécues, de la sortie des premiers bourgeons printaniers aux assauts hostiles des gelées hivernales. En un regard, elle prit conscience de la multitude d’êtres vivants hébergés au sein même de l’écorce, ou encore abrités sous les branches. Chaque arbre lui apparut soudain comme une ville immense grouillant de ses nombreux habitants : insectes, oiseaux ou petits mammifères ayant élu domicile en son sein.

Bouche bée, Eugénie contemplait comme pour la première fois cette forêt qu’il lui semblait pourtant si bien connaître. En baissant les yeux, elle s’aperçut que, malgré les feuilles et les branchages qui recouvraient le sol, elle pouvait distinguer très clairement le réseau de racines qui, telles une multitude d’autoroutes, de routes secondaires et de chemins souterrains, reliaient tous les végétaux entre eux, à perte de vue.

Soudain, sa tête se mit à tourner. Prise de vertige, elle s’assit sur le sol et y déposa délicatement la petite créature pour éviter de la faire tomber. Immédiatement, le tourbillon qui semblait l’avoir emportée s’arrêta et tout redevint normal autour d’elle. Plus de sons décuplés, d’odeurs enivrantes ou de clarté irréelle. Le sous-bois avait repris son apparence habituelle et paisible, sous l’averse.

Elle respira profondément pour reprendre ses esprits et atténuer la sensation de nausée qui l’avait envahie. Lorsque les battements de son cœur eurent repris un rythme presque normal, elle risqua un regard vers le petit être bleuté qui était étendu à ses côtés.

− Mais qui es-tu ? Et qu’est-ce qui s’est passé ? se demanda-t-elle.

Un nouveau coup de tonnerre retentit et Eugénie se leva. Rester en forêt pendant un orage était une très mauvaise idée. Il lui fallait regagner la ferme au plus vite. Elle sortit de sa poche un mouchoir en papier, se baissa et y enveloppa la petite créature, en évitant soigneusement tout contact avec sa peau. Elle glissa le tout dans la poche de son anorak et quitta le sous-bois en courant. Elle ne vit pas le petit être à la peau grise qui, perché sur la branche d’un arbre voisin, la regardait s’éloigner d’un air mauvais.

Alors qu’elle s’apprêtait à quitter le chemin boueux pour entrer dans la cour de la ferme, elle aperçut Huguette et Sam qui venaient à sa rencontre sous la pluie battante, la mine inquiète.

− Ah, te voilà enfin ! lui dit le jeune homme, visiblement soulagé. Nous commencions à nous inquiéter sérieusement ! Huguette était à deux doigts de prévenir la police ! ajouta-t-il avec un clin d’œil malicieux qui fit sourire Eugénie.

− Mais tu es complètement trempée ! renchérit Huguette. Rentre tout de suite te changer ! Tu vas attraper la mort ! 

Elle passa son bras au-dessus des épaules de la jeune fille, la protégeant de l’averse sous son parapluie multicolore.

− Va te sécher ! Je vais ouvrir la boutique, dit Sam. Les premiers clients ne vont pas tarder. Rejoins-moi lorsque tu es prête !

− Merci ! lui lança Eugénie, qu’Huguette escortait fermement jusqu’à la maison.

− Faire des photos sous une pluie pareille ! Tu me la recopieras, celle-là ! bougonna la quinquagénaire, en évitant soigneusement les flaques d’eau qui avaient envahi la cour.

− Je suis désolée, s’excusa Eugénie. Je me suis faite surprendre par l’orage et il me restait quelques beaux clichés à faire…

− Et bien, la prochaine fois, tu les prendras depuis la fenêtre de ta chambre, tes photos ! On aura de la chance si tu ne nous attrapes pas une pneumonie ! 

Toutes deux gravirent les quelques marches qui menaient à la maison et Huguette ouvrit la porte. 

− Allez, entre vite ! dit-elle à Eugénie, tout en secouant son parapluie sur le perron.

Cette dernière ne se fit pas prier et retira avec soulagement ses bottes trempées et couvertes de boue.

− Je vais vite me changer ! lança-t-elle, en grimpant quatre à quatre l’escalier qui menait à l’étage.

Elle entra dans sa chambre et referma soigneusement la porte. En apercevant son reflet dans le miroir de son armoire, elle comprit parfaitement ce qui avait pu inquiéter Huguette. Elle était ruisselante de la tête aux pieds. Pas un centimètre carré de son corps ou de ses vêtements n’avait été épargné par la pluie. La capuche bien serrée lui faisait une drôle de tête et les quelques mèches de cheveux qui s’en échappaient étaient collées à la peau de son visage tout pâle. Ses yeux étaient rougis comme si elle avait pleuré et de vilains cernes noirs commençaient à apparaître juste en dessous.

Elle se regarda quelques instants et prit une profonde inspiration. Elle glissa la main dans la poche de son anorak et en sortit le mouchoir en papier soigneusement plié.

− Et maintenant, je fais quoi ? se dit-elle, sentant son cœur battre la chamade.

Elle posa le mouchoir sur son bureau et le déplia, découvrant la petite créature bleutée qui semblait dormir paisiblement.

− Je n’ai aucune idée de ce que tu peux bien être… et pourtant j’ai l’impression de te connaître… murmura-t-elle.

− Eugénie ! Il est presque 17h30 ! Tu es prête ? Sam t’attend à la boutique ! criait Huguette, depuis le rez-de-chaussée.

− J’arrive tout de suite ! répondit Eugénie, en refermant vivement le mouchoir.

Elle balaya sa chambre du regard, cherchant un endroit sûr où elle pourrait dissimuler sa trouvaille. Elle se précipita vers la porte qui menait à sa salle de bains privative et l’ouvrit. Près de la cabine de douche, sur la commode, se trouvait un vivarium où Eugénie élevait des phasmes. Elle y avait recréé un environnement adapté avec du lierre, de l’eau, du sable et du coton humide. Elle ouvrit le dessus du vivarium et déposa le petit être endormi sur une boule de coton.

La voix d’Huguette s’éleva à nouveau depuis le rez-de-chaussée, interrompant le flot de pensées qui semblait loin de se tarir.

− Prenez soin d’elle, dit Eugénie à l’attention des insectes que l’on pouvait à peine distinguer parmi la végétation. Je reviens le plus vite possible.

Elle attrapa une serviette sur le radiateur et sortit de la salle de bains. Elle retira ses vêtements trempés et s’enveloppa dans la serviette toute chaude. Seulement alors, elle s’aperçut qu’elle était transie de froid. Elle se choisit des vêtements propres et bien chauds et se rhabilla rapidement. Elle sécha ses cheveux en toute hâte et en fit une tresse, avant de descendre retrouver Sam à la boutique.

Chapitre 1

Dégoulinante de pluie, Eugénie ne pouvait détacher son regard de l’étrange et minuscule créature bleue qu’elle venait de déposer délicatement sur une boule de coton, à l’intérieur du vivarium qui abritait ses phasmes. Le petit corps endormi reposait sur la ouate, immobile et paisible, tandis qu’Eugénie peinait à contrôler les tremblements qui agitaient chacun de ses membres. Son cœur battait à mille à l’heure et son esprit agité revivait les événements de l’après-midi, comme pour essayer de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Tout avait commencé une heure et demi plus tôt…

**********************

Allongée sur son lit, Eugénie contemplait le plafond immaculé d’un regard fixe. Elle venait de passer plus d’une demi-heure à réviser son cours d’histoire et il lui semblait à présent ne pas pouvoir retenir une ligne de plus.

− Ras-le-bol de l’histoire ! se dit-elle en s’étirant pour soulager ses muscles tout engourdis.

Elle bâilla à s’en décrocher la mâchoire et se leva. Elle ramassa le cahier qui était tombé au pied du lit et le rangea dans son sac.

− Ça ira pour aujourd’hui ! déclara-t-elle, en refermant la fermeture éclair d’un geste sec.

Elle sortit de sa chambre et descendit à la cuisine pour répondre à l’appel de son estomac qui, à grands renforts de gargouillis, la suppliait d’étancher sa faim de chocolat.

Elle prit un paquet de cookies dans le placard et se choisit quelques biscuits. En regardant par la fenêtre, elle aperçut sa mère qui travaillait dans le bureau installé de l’autre côté de la cour.

Les parents d’Eugénie, Clémence et Simon Merlat, avaient repris l’exploitation agricole familiale plusieurs années plus tôt. Lorsque le père de Simon avait pris sa retraite, ils étaient venus s’installer à la ferme avec Eugénie et avaient entrepris de moderniser les lieux. Après avoir rénové la maison, ils avaient transformé les vieilles granges en bureaux pour pouvoir y travailler sereinement, séparant ainsi leur activité professionnelle et leur lieu de vie, tout en restant toujours à proximité de leur fille. Très complémentaires, les Merlat travaillaient main dans la main et développaient avec passion leur activité d’agriculteurs biologiques. Au fil du temps, ils avaient élargi leur gamme de production et étaient aujourd’hui reconnus dans toute la région pour la qualité de leurs légumes et de leurs céréales cultivées sans recours aux pesticides ou aux engrais chimiques. Plus récemment, ils avaient décidé de se lancer dans l’élevage de poules pondeuses et les œufs bios produits par leurs gallinacés élevés en plein air étaient des plus prisés par les habitants des environs. La petite entreprise agricole était maintenant prospère et comptait plusieurs employés, tous aussi passionnés les uns que les autres.

Depuis toute petite, Eugénie passait le plus clair de son temps dans le sillage de ses parents. Une paire de bottes aux pieds, elle les suivait dans tous leurs travaux, observant avec attention leurs moindres gestes, arpentant chaque parcelle de l’exploitation familiale. Elle ne comptait plus les heures passées sur le tracteur avec son père, à écouter les explications qu’il lui donnait sur la culture du seigle ou encore du blé de printemps. Elle était aussi toujours partante pour accompagner sa mère au poulailler ou dans le potager. Malgré l’habitude, elle ne se lassait pas de découvrir avec émerveillement les légumes qui, comme par magie, sortent de terre, colorés et gourmands, prêts à être cueillis pour faire profiter les Hommes de leurs bienfaits. Eugénie ne pouvait imaginer de vivre loin d’ici et comptait bien, le moment venu, prendre à son tour les rênes de la ferme.

Aussi, à l’occasion de son onzième anniversaire, ses parents lui avaient proposé de tenir la petite boutique qu’ils avaient installée à l’entrée de la propriété et qu’ils ouvraient au public chaque vendredi en fin d’après-midi. Flattée qu’on lui confie de telles responsabilités, Eugénie prenait son rôle très à cœur. Chaque vendredi depuis un an, elle préparait soigneusement son étal et servait avec entrain les quelques clients, dont elle connaissait parfaitement les habitudes.

− Bonjour Madame Germain ! Voici votre douzaine d’œufs pour la semaine ! Et regardez-moi ces belles courgettes ! Je suis sûre que votre mari serait ravi de les déguster en gratin !

Les consommateurs repartaient le panier plein et le sourire aux lèvres, tandis que l’apprenti-vendeuse mettait en pratique ses cours de maths pour faire ses comptes et rapporter la recette du jour à ses parents. Huguette, qui s’occupait de l’entretien de la ferme et veillait sur Eugénie depuis toujours, restait dans les parages, au cas où sa protégée aurait un problème. Elle se faisait cependant le plus discrète possible et laissait la jeune fille travailler en toute indépendance.

Eugénie croqua pensivement dans son biscuit et regarda la pendule. Il était presque 16h15 et, comme tous les vendredis, elle devrait être prête à recevoir les premiers clients à 17h30 tapantes. Elle soupira. Encore une heure quinze à patienter ! Eugénie attendait toujours avec impatience le moment d’ouvrir la boutique et l’après-midi lui paraissait sans fin. Elle fut tirée de sa rêverie par le bruit de la pluie qui commençait à tomber et venait claquer sur le carreau de la fenêtre.

− Il pleut ! Super ! 

Subitement requinquée, elle engloutit le reste de son cookie et se précipita dans le vestibule, où se trouvait le porte-manteau. Tout en enfilant son anorak bleu et sa paire de bottes, elle cria :

− Huguette ! Je vais me balader !

La silhouette ronde et colorée de la quinquagénaire apparut en haut de l’escalier, un plumeau à la main. Toujours gaie et pimpante, Huguette portait ses cheveux blonds très courts, un rien ébouriffés et elle ne jurait que par les couleurs vives. Eugénie trouvait quelque peu discutable l’association du orange et du vert dans une même tenue, mais finalement, sur Huguette, l’effet était plutôt réussi.

− Tu sors ? Avec ce temps ? demanda-t-elle, l’air soucieux.

− J’ai mis mon anorak ! C’est un temps parfait pour faire des photos ! répliqua Eugénie en ouvrant la porte d’entrée.

− Bon… Mais ne tarde pas trop, quand même, hein ! Et ne t’éloigne pas ! conseillait Huguette, alors même que la porte se refermait derrière la jeune fille.

− Faire des photos… Sous la pluie…, soupira-t-elle. Elle réajusta sa paire de lunettes rouges et disparut dans la pièce la plus proche, pour poursuivre ses activités domestiques.

Sa capuche bien enfoncée sur la tête, Eugénie traversa la cour d’un bon pas, en évitant les flaques d’eau. Elle voulait atteindre l’orée du bois qui bordait le domaine de ses parents, avant que la pluie ne cesse. Son appareil photo dans la poche, elle se réjouit à l’avance des clichés qu’elle allait pouvoir réaliser. La pluie donnait au paysage un air féérique, presque irréel qu’elle adorait immortaliser. Les arbres se voyaient parés d’une aura lumineuse, le gris du ciel faisait ressortir le vert des champs et, si la chance était avec elle, elle aurait peut-être la possibilité de voir un arc-en-ciel.

En passant près de la grange, elle aperçut Sam qui finissait de ranger les sacs de grains destinés aux poules. Embauché comme ouvrier saisonnier lorsqu’il avait à peine 17 ans, Sam Dutreil s’était bien vite montré indispensable au bon fonctionnement de l’exploitation. A aujourd’hui 25 ans, il était devenu le bras droit de Simon Merlat et l’un de ses meilleurs amis. Eugénie aimait beaucoup Sam et venait volontiers lui donner un coup de main pendant son temps libre. Elle le salua d’un geste et il lui répondit par un sourire.

− Où cours-tu comme ça, sous la pluie ? lui cria-t-il.

− Je vais de l’autre côté du champ de blé, près de la forêt !  répondit-elle, sans ralentir son allure. Je veux faire quelques photos avant que l’averse ne soit terminée ! 

− Fais attention à ne pas te tordre la cheville dans un sillon ! Et regarde bien l’heure, hein ! Il faut que tu sois rentrée pour l’ouverture du magasin ! lança-t-il avec un clin d’œil. Eugénie lui répondit par un pouce levé et poursuivit son chemin.

Prologue

Enveloppée dans une bulle de lumière, Ephéa sentit son corps s’engourdir et s’élever dans les airs. Elle regarda sa main et, déjà, sa peau d’ordinaire bleu pâle et délicatement irisée semblait presque complètement transparente. L’heure était venue pour elle de regagner le nuage où, grâce à la magie des éléments, elle pourrait se ressourcer et reprendre des forces avant de regagner la Terre pour un nouveau cycle de vingt-et-un jours.

Elle jeta un dernier regard à ses congénères et ne put s’empêcher de frissonner. Ce rituel de renaissance, immuable et habituellement célébré dans la joie la plus pure, était aujourd’hui teinté d’une profonde inquiétude qui se lisait sur tous les visages.

Depuis quelques temps, une mystérieuse substance nocive se répandait dans les ruisseaux, dans les rivières, bouleversant les équilibres naturels. Insidieusement, elle s’était infiltrée de toutes parts et de nombreux dégâts étaient déjà à déplorer dans les forêts et dans les bois environnants.

Fidèles à leur mission ancestrale de contribuer à la préservation de la faune et de la flore, les Aquarealis avaient redoublé d’efforts pour contrer les effets néfastes de ce poison. En vain. Chaque jour, de nouveaux arbres étaient touchés par le mal, de nouveaux animaux tombaient malades et se voyaient voués à une mort certaine.

Pire encore, le poison s’était tant et si bien répandu qu’il avait poursuivi son funeste chemin jusque dans les nuages. Là-haut, les gouttelettes toxiques représentaient un danger immense pour les Aquarealis et perturbaient leur cycle de régénération. Un simple contact avec l’une de ces gouttes transformait jusqu’à leur essence-même et les changeait en créatures malfaisantes, avides de destruction.

A mesure que la bulle légère continuait son ascension vers le ciel gris et tumultueux, Ephéa regardait les cimes des arbres qui s’éloignaient doucement en dessous d’elle. Elle ferma les yeux une seconde, puis tourna son regard vers le nuage gris foncé qui lui faisait face et semblait l’attendre, quelques mètres plus haut. Elle crut voir un éclair déchirer le ciel et son visage se durcit.

− A nous deux ! dit-elle en serrant les poings, sachant qu’il lui faudrait bientôt livrer une bataille sans merci, dont l’issue ne dépendrait que de sa détermination.