Chapitre 7

La traversée de la chute d’eau ne ressemblât en rien à ce à quoi s’attendait Eugénie. Aucun frisson ne parcourut son corps lorsque le liquide entra en contact avec sa tête. Bien au contraire, il lui sembla être soudainement enveloppée dans une couverture moelleuse et chaude. Un sentiment de bien-être profond envahit tout son corps, faisant disparaître comme par magie les douleurs et la fatigue que les événements de la matinée avaient causés. Une fois de l’autre côté, elle plissa les yeux pour s’accoutumer à la relative pénombre ambiante et observa les alentours. Elle se trouvait dans une sorte de grotte aux murs de pierre grise. Elle se retourna vers Oscar, qui venait lui aussi d’émerger de la cascade. Il était absolument sec et sur son visage intact ne figurait plus aucune trace de poussière ou de griffure. Il la regardait lui aussi, les yeux écarquillés.

− La vache ! Mais t’es même pas mouillée ! Comment c’est possible ?

− Toi non plus, j’te signale !

− Ah mais, purée t’as raison ! J’suis tout sec ! s’écria-t-il en observant avec attention ses bras et ses jambes. C’est quoi, ce délire ???

− C’est une barrière magique, intervint Ephéa.

Oscar se tourna vers elle et poussa un cri terrifié :

− AAAHHH ! Mais, t’as grandi !!!!!

− En fait, c’est vous qui avez rapetissé, dit-elle en souriant. Il est possible que j’aie oublié de mentionner ce détail, ajouta-t-elle.

− Ce détail ??? Mais tu rigoles ??? Et comment on va faire pour retourner chez nous, comme ça ??? hurla Oscar, tout bonnement paniqué.

− Ne t’inquiète pas, vous retrouverez votre taille normale en sortant de notre monde, le rassura-t-elle. Le liquide magique du Grand Mage fonctionne dans les deux sens.

Ebahi, Oscar ne pouvait détacher son regard des yeux vert émeraude d’Ephéa, qui était à présent à sa hauteur.

− Il a aussi guéri nos blessures, ajouta Eugénie en contemplant ses mains blanches et lisses qu’aucune plaie ne venait plus abîmer. Ephéa se tourna vers elle :

− Oui, en effet. C’est une magie très puissante et réparatrice. A présent, suivez-moi, le temps presse. Et elle se mit à marcher en direction de l’entrée d’un tunnel, d’où provenait une douce lumière.

− Tu m’expliques pourquoi tu n’as même pas l’air surprise ? demanda Oscar à Eugénie, tandis qu’Ephéa disparaissait dans le passage. Elle haussa les épaules en souriant et se mit en route à son tour. Oscar soupira et la suivit.

Chapitre 6

L’autre versant de la colline offrait un spectacle de désolation. Sur une centaine de mètres en contrebas se dressaient des dizaines d’arbres morts comme autant de silhouettes noires et tragiques, toutes racornies.

Eugénie sentit les larmes lui monter aux yeux, tandis qu’Oscar s’écriait :

− Oh la vache ! Y’a eu un incendie ou quoi ?

− Je ne crois pas… commença Eugénie. Elle n’eût pas le temps de terminer sa phrase. Un tourbillon de poussière noire s’éleva brusquement quelques mètres plus bas et se mit à tournoyer dans leur direction à toute vitesse.

− Nom de… ! cria Oscar, en prenant Eugénie par la main. Ils se mirent à courir pour revenir sur leurs pas, mais le tourbillon était plus rapide et, bientôt, ils ne virent plus rien. Le nuage de poussière suffocante se répandait dans leurs yeux, dans leurs narines, son goût de cendre envahissait leurs bouches. Eugénie perdit l’équilibre et entraîna Oscar dans sa chute. Tous deux se mirent à dévaler la pente raide de la colline, les ronces et les branchages leur fouettant le visage. Le tourbillon redoubla de puissance et l’air était à présent complètement irrespirable. Eugénie sentit la main d’Oscar agripper la sienne plus fort et son cœur se serra. Comment avait-elle pu entraîner son ami dans une histoire pareille ? Pourquoi ne l’avait-elle pas écouté ? Et maintenant, il allait mourir à cause d’elle ! La douleur de cette pensée était bien plus grande que celle infligée par les épines qui lui griffaient le visage et les mains. Elle aurait voulu s’excuser, lui crier combien elle était désolée, mais l’air lui manquait. Bientôt, elle ne pourrait plus respirer…

Tout à coup, la chute vertigineuse prit fin. Contrairement à ce qu’Eugénie pensait, il n’y eut pas de choc brutal au bas de la colline ou contre le tronc d’un arbre. Il lui sembla plutôt atterrir sur un matelas moelleux. Elle prit une profonde inspiration et un air frais et doux emplit ses poumons, sans aucune trace de la poussière noire. En ouvrant ses yeux baignés de larmes, elle s’aperçut qu’elle se trouvait dans une bulle qui flottait à quelques centimètres du sol. A l’extérieur de la bulle, le tourbillon se déchaînait, tentant de poursuivre son funeste dessein. Mais malgré son apparente fragilité, la paroi protectrice semblait indestructible et Eugénie poussa un soupir de soulagement. Elle tourna vivement la tête à la recherche d’Oscar, qui se trouvait juste à côté d’elle, à l’abri lui aussi. Son visage, noirci par la poussière, était zébré de rouge là où les ronces l’avaient griffé et ses cheveux étaient en bataille. Tenant toujours la main d’Eugénie fermement dans la sienne, il contemplait lui aussi l’étrange spectacle.

− Oscar ! Tu n’as rien ! s’écria-t-elle, infiniment soulagée de le retrouver sain et sauf.

− C’est quoi que t’as dit à ta mère, tout à l’heure, déjà ? Ah, oui ! « Ne t’inquiète pas ! » !!! Purée, Eugénie ! C’est quoi ce truc de dingue ! On est dans une… bulle ! Une bulle, nom d’un chien ! Et, on a failli mourir étouffés par un tourbillon de poussière !!! Et… C’est quoi cette tête ? ajouta-t-il en regardant de plus près son amie. On croirait que tu es passée sous un rouleau compresseur !

− Tu verrais la tienne! rétorqua-t-elle, en souriant.

− J’suis curieux de voir comment tu vas expliquer ça à ta mère ! « On s’est fait agresser par un troupeau de chevreuils fous ! » ajouta-t-il, moqueur, en imitant la voix d’Eugénie.

− Oui, enfin, pour l’instant, on n’est pas sorti d’affaire, j’te signale ! Tu crois que la bulle va tenir longtemps ?

− Espérons-le ! J’ai pas très envie de repiquer une tête dans la tornade de la mort !

Ils restèrent silencieux quelques secondes, l’air inquiet, priant silencieusement pour que leur protection irisée ne cède pas sous les assauts répétés du tourbillon. Tout à coup, un puissant rayon de lumière bleue jaillit du sol juste sous la bulle, forçant Eugénie et Oscar à se protéger les yeux pour ne pas être aveuglés. La puissance de la lumière fit exploser le tourbillon avec une déflagration sourde qui éparpilla de la poussière à plusieurs mètres à la ronde.

Lorsqu’ils rouvrirent les yeux, il ne restait de leur assaillant que quelques cendres qui retombaient doucement en pluie autour de la bulle intacte.

− Et ça, c’était quoi ?! s’écria Oscar.

− C’est elle. Elle est venue nous chercher.

− Elle qui ???… Aaahhh ! cria-t-il en voyant apparaître Ephéa au cœur de la bulle, juste à côté de son visage. Eugénie sourit.

− Ben, elle : Ephéa !

− Purée, heureusement que j’suis pas cardiaque !

La voix de la petite créature bleutée s’éleva dans la bulle, douce et parfaitement audible malgré sa taille minuscule :

− Je suis désolée de t’avoir fait peur.

− Bah, j’suis plus à ça près, aujourd’hui ! fanfaronna Oscar pour se donner une contenance. Au moins, tu parles français !

− Je parle toutes les langues humaines. Je suis ici depuis un certain temps, tu vois, j’ai eu le temps d’apprendre à vous connaître, répondit-elle en souriant. Elle se tourna vers Eugénie.

− Je te remercie d’être venue, Eugénie. Tu as pris beaucoup de risques pour venir jusqu’à nous.

− Tu connais mon nom ?

− Tout comme tu connais le mien. Toutes deux se regardèrent d’un air entendu et Ephéa poursuivit :

− J’ai réussi à faire reculer Palibus pour le moment, mais il ne va pas tarder à contre-attaquer. Il ne faut pas rester ici.

Elle fit un geste et la bulle descendit de quelques centimètres, déposant ses occupants sur le sol forestier, avant de disparaître. Tandis qu’Ephéa continuait à flotter doucement dans l’air, Oscar et Eugénie se relevèrent doucement, leurs membres endoloris après la chute vertigineuse qui avait failli leur coûter la vie.

− C’est qui, Palibus ? demanda Oscar, en ébouriffant ses cheveux pour les débarrasser de l’âcre poussière dont ils étaient couverts.

− Je vous expliquerai cela quand nous serons en lieu sûr. Suivez-moi, répondit Ephéa.

Oscar et Eugénie la regardèrent s’éloigner un instant, puis la jeune fille se mit à lui emboîter le pas.

− Tu es sûre de toi ? lui demanda Oscar.

− Tu préfères attendre le retour de Palibus ? lui répondit Eugénie, sans se retourner.

Il poussa un long soupir, repoussa la longue mèche de cheveux qui lui tombait sur l’œil et se mit en route à son tour.

Chapitre 5

Dans la cuisine déserte, Eugénie savourait avec délectation une gorgée de son chocolat chaud, lorsqu’Oscar fit son apparition, la mine maussade, les cheveux ébouriffés et les yeux rougis par le manque de sommeil. En prenant place à la table du petit-déjeuner, il ne put réprimer un sourire en découvrant la fine moustache chocolatée qui recouvrait la lèvre supérieure de son amie.

− Bien dormi ? lui lança la jeune fille, en s’essuyant la bouche avec sa serviette de table.

− Oui, super ! répondit-il, ironique. J’adore être réveillé en pleine nuit pour assister au sauvetage d’une créature inconnue, espèce de croisement entre un Na’vi et un Minimoys ! Je me suis rendormi comme si de rien n’était et j’ai dormi comme un bébé, dis donc !

− Hahaha ! Très drôle ! répondit Eugénie en lui faisant une grimace. Tu veux un chocolat chaud ?

− T’as pas un whisky, plutôt ?

− Oh, mais t’as avalé un clown, ce matin ! lui répondit-elle en versant une bonne rasade de lait dans une tasse. Tiens ! dit-elle en la lui tendant.

− Merci ! répondit Oscar. Il porta la tasse à ses lèvres et but quelques gorgées, avant de la reposer devant lui.

− Plus sérieusement, t’es vraiment sûre que tu veux aller dans la forêt aujourd’hui ?

Eugénie lui répondit sans lever les yeux de la tranche de pain qu’elle était en train de tartiner de confiture de fraises.

− Je te l’ai expliqué cette nuit. Il faut que j’y aille. Elle a des choses à me dire.

Elle lécha la cuillère pleine de confiture et croqua dans sa tartine.

− Et comme je te l’ai dit, tu n’es pas obligé de venir ! continua-t-elle.

− Ah ben, oui, t’as raison ! s’énerva Oscar. Je vais te laisser aller toute seule dans les bois, à la recherche d’une espèce de fée bleue qui s’évapore dans l’eau et qui veut te parler !

Eugénie resta silencieuse, soucieuse de ne pas poursuivre la discussion animée qui avait suivi leurs péripéties nocturnes. Oscar soupira et prit un croissant dans la corbeille.

− Evidemment que je vais venir avec toi ! On ne sera pas trop de deux !… Et qu’est-ce qu’on va dire à tes parents ?

− Qu’il faut qu’on travaille sur un exposé de SVT et qu’on a besoin de photos ! On l’a déjà fait, de toutes façons.

− Mouais… Ça ne me dit vraiment rien qui vaille, ton truc… Il termina son croissant, tandis qu’Eugénie débarrassait la table.

− Je vais prendre ma douche et on se retrouve ici dans une demi-heure ! lui lança-t-elle en sortant de la cuisine pour regagner l’étage. Oscar, qui terminait son lait, lui répondit par un vague grognement.

*******************

Lorsqu’Oscar entra dans la cuisine trente minutes plus tard, fraîchement douché, Eugénie était en train de fourrer deux sandwiches dans la partie isotherme de son sac à dos.

− T’es sûre que c’est la peine d’emmener un pique-nique ?

− Il est déjà 10 heures et on ne sait pas combien de temps ça va nous prendre ! Au moins, tu ne pourras pas me reprocher de te faire mourir de faim ! répondit-elle avec un sourire moqueur. Allez, c’est bon ! J’ai tout !

− T’as pensé à prendre ton portable ?

− Tu n’as pas le tien ?

Oscar, qui considérait son smartphone comme une extension naturelle de sa main droite, leva les yeux au ciel en soupirant.

− Tu sais bien que mon père me l’a confisqué jusqu’à demain soir.

− Ah oui, c’est vrai !… Bon attends-moi là, je vais le chercher !

Eugénie sortit de la cuisine et Oscar l’entendit monter quatre à quatre les escaliers. Il ouvrit la poche principale du sac à dos et sourit en découvrant son contenu : un appareil photo, une boussole, une carte des environs, un bloc-notes avec stylo, une mini-trousse de secours, un couteau suisse, deux barres de céréales et deux gourdes pleines d’eau. Décidément, son amie ne cesserait jamais de l’étonner. Il n’aurait jamais pensé à emmener tout ça et se dit que les filles étaient quand même de sacrés numéros ! Il referma le sac au moment où Eugénie entrait dans la cuisine, son téléphone à la main.

− Cette fois, c’est bon, dit-elle. On peut y aller! On va passer voir maman avant de partir.

− Tu l’as prévenue que l’on irait en forêt pour ton “exposé”? dit Oscar en insistant sur le mot tout en mimant les guillemets avec ses doigts.

− Oui, je l’ai croisée en me levant et je lui en ai parlé. Elle m’a dit qu’il n’y avait pas de souci, mais qu’il fallait qu’on soit rentré pour 15 heures. Apparemment, ton père doit venir te chercher vers cette heure-là.

Oscar soupira et ne répondit pas. Toute mention de son père avait le don de le renfrogner instantanément. Tous les deux enfilèrent leurs blousons et leurs baskets et Oscar prit le sac à dos. Il sortit de la maison, Eugénie sur ses talons et, tandis qu’elle refermait la porte à clé juste derrière lui, il s’arrêta sur le perron, l’air solennel.

− Bon, et ben c’est parti !… Au revoir, chère maison des Merlat. Je ne sais pas si nous nous reverrons, vu que la fille de tes propriétaires est complètement givrée et m’entraîne avec elle dans ses périlleuses et suicidaires aventures… Alors sache que j’ai apprécié tous les bons moments passés dans tes murs !…

Il fut interrompu par le coup de coude qu’Eugénie venait de lui lancer dans les côtes, et tous deux éclatèrent de rire.

Ils descendirent les quelques marches qui menaient à la cour et se dirigèrent vers le bureau de Clémence Merlat, situé juste en face de la maison. Lorsqu’ils entrèrent dans la pièce, Clémence releva la tête du document dans lequel elle était plongée et sourit.

− Ah, vous voilà prêts ! dit-elle en se levant pour les embrasser. Bonjour Oscar! Tu vas bien, ce matin ? Tu as bien dormi ?

− Comme un loir ! répondit Oscar en souriant, tandis qu’Eugénie levait les yeux au ciel, sans que sa mère ne s’en aperçût.

− Super ! C’est gentil d’aider Eugénie avec son exposé ! Vous allez dans quel coin, alors ?

− Du côté de la clairière aux chevreuils, répondit Eugénie.

− Ah, ok ! Ca vous fait une bonne heure de marche pour arriver là-bas ! Vous avez prévu de quoi déjeuner ?

− Eugénie a pensé à tout ! C’est une spécialiste des expéditions, tu sais ! dit Oscar en riant.

− Ah, ça, je sais ! répondit Clémence en embrassant sa fille sur le front. C’est un exposé sur quoi, exactement ?

− L’écosystème des clairières ! s’empressa de répondre Eugénie, coupant l’herbe sous le pied d’Oscar qui n’était plus à une plaisanterie près.

− Oh, c’est top ! Vous avez un téléphone avec vous ? On ne sait jamais !

− Oui, c’est bon, j’ai pris le mien! dit Eugénie. Bon, ben à tout à l’heure ! On sera là pour 15 heures sans faute !

Oscar et elle embrassèrent Clémence, avant de prendre congé.

− OK ! Faites attention à vous !

− Mais oui, t’inquiète pas ! lança Eugénie en faisant un clin d’œil à sa mère avant de refermer la porte du bureau derrière elle.

− Bah ça, c’est sûr ! Pas de quoi s’inquiéter ! ironisa Oscar, une fois dans la cour. Aïe! fit-il en recevant un nouveau coup de coude dans le flanc. Arrête de me frapper ! s’écria-t-il, en se massant le côté.

− Alors arrête avec tes blagues à deux balles ! rétorqua Eugénie avant de lui tirer la langue.

Ils traversèrent la cour en silence et atteignirent bientôt le chemin qui menait à la forêt. Après le terrible orage qui avait fait rage une partie de la nuit, le soleil brillait à nouveau depuis le matin. Le sol avait donc retrouvé un aspect presque sec qui rendait la promenade plus agréable.

− Tiens ! On n’a vu ni ton père, ni Sam ! remarqua Oscar.

− Ils sont au marché le samedi matin. Ils partent vers 5 heures et ne rentrent qu’en début d’après-midi.

− Ah oui, c’est vrai !… Alors, comme ça, on va à la clairière aux chevreuils ?

− Oui, à peu près. J’ai préféré ne pas raconter n’importe quoi, pour que maman sache où l’on est, au cas où l’on doive venir nous chercher…

− Et ben, je vois que tu es optimiste !

− C’est toi, avec tes commentaires ! Tu finis par me faire douter ! Du coup, autant être prudents !

− Ouais! Au moins si on a besoin de renfort pour lutter contre les fées bleues maléfiques, les forces spéciales sauront où nous trouver !

Eugénie leva les yeux au ciel en soupirant et tous deux avancèrent en silence un moment.

− Ceci dit, tu ne m’as pas expliqué comment tu sais où nous devons aller, ou même pourquoi on doit y aller, d’ailleurs…

− Hier, quand je l’ai prise dans mes mains, j’ai vu des tas d’images, comme un film qui défilait devant mes yeux. Il y avait une espèce de grotte, une galerie souterraine dont l’entrée se trouve pas très loin d’un grand chêne. Je le connais, cet arbre. Il a une forme un peu biscornue et je me souviens l’avoir déjà vu en me baladant avec papa. Il est tout près de la clairière aux chevreuils.

− Et qu’est-ce qui te fait dire qu’il faut qu’on y aille dans cette grotte ? Si ça se trouve, c’est un guet-apens et nous, on y va tout droit ! Pas de souci, les fées cannibales ! On arrive ! Votre dîner n’est pas loin !

− RRRho ! Mais, t’as fini, oui ! Je t’ai déjà dit qu’elles sont inoffensives ! Et cette grotte… Je ne sais pas, c’est comme leur maison, je crois… Quand je l’ai vue, ça m’a remplie de chaleur, je me suis sentie bien…

− Ah bah, ça c’était sûrement avant que tu me fasses un remake de l’Exorciste et que tu te mettes à trembler comme une feuille avant de tomber dans les pommes, dis-donc !

Le visage d’Eugénie s’assombrit.

− Ça, c’était super bizarre… D’un coup, je me suis retrouvée dans une nappe de brouillard tout noir et j’ai eu super froid… J’ai vu des ombres tout autour de moi, qui se rapprochaient et au moment où elles allaient me toucher, j’ai vu une grande lumière blanche et je me suis réveillée.

− Ouais, ça, j’ai vu… Et elle s’appelle comment, déjà ? Autant qu’on sache comment l’appeler, quitte à se pointer chez elle !

− Ephéa.

− Ephéa… Parfait, pour une fée ! Et donc, elle veut te parler ? J’espère qu’elle a prévu du thé et des petits gâteaux !

− Ooohhh ! J’aurais franchement mieux fait d’y aller toute seule ! Tu me saoules avec ton humour pas drôle ! s’énerva Eugénie.

− C’est bon, j’arrête !… C’est juste que ça me stresse, ton truc ! Et tu sais comment je suis quand je suis stressé !

− Oui, je sais ! Mais là, tu me stresses aussi et j’ai vraiment pas besoin de ça ! Alors, c’est bon !

− Ok, ok ! J’ai compris !

Devant la mine contrariée d’Eugénie, il préféra ne pas insister et ils continuèrent à marcher sans un mot. En arrivant à l’orée de la forêt, ils firent une halte et Oscar sortit de la poche de son blouson deux petits carrés recouverts de papier bleu. Il en tendit un à Eugénie.

− J’suis désolée de t’avoir contrariée ! On fait la paix ?

Eugénie lui sourit, prit le morceau de chocolat, en retira le papier et le glissa sous sa langue. Oscar en fit autant et tous deux dégustèrent leur friandise en silence. Du plus loin qu’Eugénie s’en souvienne, le chocolat avait toujours eu pour elle des vertus réconfortantes. Depuis leur plus tendre enfance, Oscar et elle avaient l’habitude d’en garder quelques morceaux à portée de main, au cas où, et les arômes riches et sucrés étaient maintes fois venus les consoler de leurs petits et grands tracas.

− Allez, c’est parti ! dit Oscar, lorsqu’il eut terminé sa bouchée, et il pénétra dans le sous-bois. Eugénie le suivit et ils quittèrent le sentier quelques mètres plus loin, pour s’enfoncer dans la forêt, à travers les arbustes et les ronces.

D’abord facile, leur progression se fit plus lente à mesure qu’ils pénétraient plus profondément dans le bois et que la végétation se faisait plus dense. L’un derrière l’autre, ils avançaient péniblement, encouragés par le chant d’oiseaux qu’ils ne pouvaient voir à travers le feuillage, les brindilles et les feuilles mortes craquant sous chacun de leurs pas. Comme toujours lors de ses balades en forêt, Eugénie prenait plaisir à respirer à pleins poumons, profitant des senteurs si particulières qu’elle affectionnait tant : celle de la mousse, de l’humus recouvrant le sol et des fleurs délicates des jacinthes des bois. Après une bonne demi-heure de marche laborieuse, ils firent une pause pour reprendre leur souffle et vérifier leur position grâce à la carte et à la boussole qu’Eugénie avait emportées.

− On va dans la bonne direction ? demanda Oscar, en saisissant sa gourde pour boire une gorgée d’eau.

− Oui, c’est bon ! répondit Eugénie en étudiant la carte. On ne devrait pas tarder à y arriver. La clairière est juste après cette colline.

− Ok ! Tant mieux parce que je commence à fatiguer ! dit-il en replaçant la gourde dans le sac à dos. Allez, c’est reparti ! Je te suis.

Eugénie hocha la tête et tous deux se remirent en route. A mesure qu’ils avançaient, la pente se faisait plus raide et les muscles de leurs cuisses commençaient à s’échauffer. Au bout de quelques minutes, Eugénie s’arrêta brusquement.

− Oscar ! T’as vu ça ?

Elle désignait du doigt un endroit, au sommet de la colline où, au milieu de leurs semblables majestueux et verdoyants, se dressaient quelques arbres noircis, décrépis et biscornus. Le jeune garçon tendit le cou pour regarder dans la direction qu’indiquait son amie et fronça les sourcils.

− Oh purée ! Mais qu’est-ce qui s’est passé là-haut ?

− Allons voir !

Sans attendre de réponse, Eugénie se remit à grimper de plus belle, suivie de près par Oscar. Lorsqu’elle arriva tout en haut, elle ne put retenir un cri de stupeur.

Chapitre 4

Eugénie bondit hors de son lit et sortit de la pièce sur la pointe des pieds. Elle traversa le palier sans un bruit et tambourina à la porte de la chambre d’Oscar. Quelques secondes plus tard, le jeune garçon tout ensommeillé apparaissait sur le seuil en bâillant.

− T’as vu l’heure, Eugénie ? Il est quatre heures du matin !

− J’suis désolée, mais tu m’as dit de te prévenir s’il y avait un problème… Et bien, là, je crois qu’il y en a un !

Eugénie lui fit signe de la suivre et tous deux se faufilèrent à pas de loup dans la chambre de la jeune fille, qui referma la porte avec précaution.

− Oh la vache ! C’est quoi cette lumière chelou ? s’exclama Oscar, à présent parfaitement réveillé.

− J’en sais rien du tout…

Tous deux se tenaient debout au milieu de la pièce, interdits, la lumière bleutée faisant ressortir les cernes sur leurs visages fatigués.

− Faut aller voir ce que c’est ! reprit le jeune garçon d’un air décidé.

Il s’avança jusqu’à la porte de la salle de bains et s’apprêtait à en tourner la poignée lorsqu’Eugénie l’arrêta.

− Attends ! Elle ne te connaît pas. Si elle est réveillée, il vaut mieux que je passe en premier !

− Je te rappelle qu’elle ne te connaît pas non plus ! Elle dormait lorsque tu l’as ramassée, je te signale !

− Je te dis qu’on a été comme « connectées » lorsque je l’ai touchée. Je suis sûre qu’elle l’a senti comme moi !

Oscar soupira.

− Pfffff… C’est carrément dingue ton truc !… Enfin, vas-y d’abord, si tu veux ! Je te suis !

Il laissa passer la jeune fille qui, prenant une profonde inspiration, ouvrit la porte lentement. La lumière se fit plus intense et, lorsque la porte fut complètement ouverte, les deux adolescents furent aveuglés quelques instants. La clarté prenait sa source au cœur-même du vivarium qui brillait intensément, comme si un spot ultra-puissant se trouvait à l’intérieur.

Lorsque ses yeux se furent acclimatés à la luminosité de la pièce, Eugénie s’avança prudemment, suivie par Oscar. Ils se penchèrent pour observer l’intérieur du vivarium et restèrent bouche bée devant le spectacle qui s’offrait à leurs yeux.

La créature toujours endormie n’était plus allongée sur la boule de coton. Elle flottait quelques centimètres au-dessus, comme en apesanteur. La lumière bleutée émanait de la pierre minuscule qui ornait le collier qu’elle portait autour de son cou. Eugénie et Oscar ne pouvaient détourner leur regard, comme hypnotisés par le petit être qui semblait presque irréel et si paisible, dans son profond sommeil. Soudain, de violents tremblements se mirent à soulever son corps et la créature fut comme prise de convulsions.

− Qu’est-ce qui se passe ? s’écria Eugénie. Qu’est-ce qu’elle a ?

− J’en sais rien ! cria à son tour Oscar.

− Elle va mal, il faut faire quelque chose !

Sans écouter les mises en garde de son ami, Eugénie souleva le couvercle du vivarium, saisit le petit corps à deux mains et le sortit de la cage vitrée aussi vite que possible. Aussitôt, elle sentit son pouls s’accélérer et la douce chaleur l’envahit à nouveau. Le phénomène lui était à présent presque familier et elle ferma les yeux. Elle crut entendre Oscar l’appeler, mais le son de sa voix fut couvert par le bruit de la pluie qui faisait rage à l’extérieur, les gouttes s’abattant avec fracas sur les feuilles des arbres, tandis que le murmure du tonnerre grondait au loin. Malgré le tumulte, il lui sembla pourtant distinguer une voix cristalline. La voix semblait inquiète, elle appelait quelqu’un… Et devant ses paupières closes, Eugénie vit défiler une succession d’images, presque comme un film. Les images se succédaient à une vitesse vertigineuse, mais elle pouvait en absorber les moindres détails. Soudain, un souffle glacé transperça sa peau comme des milliers de lames de couteau. Elle se raidit sous la douleur et se mit à trembler à son tour. Elle sentit soudain ses jambes céder sous le poids de son corps. La sensation des deux bras qui l’étreignirent alors pour l’empêcher de tomber fut la dernière chose qu’elle ressentit avant de perdre connaissance.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle découvrit le visage paniqué d’Oscar penché au-dessus d’elle.

− Ca va ? Tu te sens comment ? Tu m’as fait une de ces peurs ! s’écria le jeune garçon, visiblement soulagé de voir son amie revenir à elle.

− Ca va… Mais, où est-elle ? Qu’est-ce que t’en as fait ? cria Eugénie en se relevant précipitamment.

− T’inquiète pas, je l’ai remise dans le vivarium. Je l’ai prise avec un gant de toilette et elle a arrêté de trembler. Elle dort toujours. Mais toi, tu te sens comment ? répéta-t-il, l’air inquiet.

− Je me sens bien. Vraiment, ajouta Eugénie pour le rassurer. Elle se précipita vers le lavabo, ouvrit le robinet, puis se mit à fouiller dans le premier tiroir de la commode.

− Tu peux me dire ce que tu fais ? l’interrogea Oscar.

− Il faut absolument la mettre dans l’eau chaude. A 40°C, exactement !… Mais où est ce foutu thermomètre de bain !!!… Ah, le voilà !

Elle sortit du tiroir le thermomètre en forme de poisson orange que sa maman utilisait lorsqu’elle était toute petite, et le plongea dans le lavabo presque plein d’eau.

− Et comment tu sais ça ? demanda anxieusement son ami.

− Je l’ai vu. C’était fou, un peu comme un rêve… Mais, j’ai vu, j’ai entendu des tas de choses… Elle s’appelle Ephéa. Et il y a plein d’autres créatures comme elle. Ils l’attendent, ils sont inquiets pour elle.

− Tu délires ?

− Ecoute ! Je sais que ça a l’air dingue, mais il faut que tu me croies. Je ne sais absolument pas comment ça marche… C’est peut-être une espèce de télépathie, j’en sais rien. En tous cas, il faut la mettre dans l’eau chaude, sinon, elle risque de mourir.

Elle vérifia la température affichée sur le ventre du poisson de plastique et se dirigea vers le vivarium. Elle en ouvrit le couvercle et attrapa la créature, dont seuls la tête et le haut du buste dépassaient du gant de toilette dans lequel elle était enroulée. Son pendentif continuait à émettre la puissante lumière bleue qui rayonnait dans toute la pièce. Sous le regard perplexe d’Oscar qui restait silencieux, Eugénie l’amena jusqu’au lavabo et la plongea délicatement dans l’eau chaude.

Au contact de l’eau, le pendentif cessa de briller instantanément et la salle de bains fut plongée dans l’obscurité. Oscar alluma la lumière et s’approcha d’Eugénie qui ne quittait pas du regard la créature à présent complètement immergée. Après quelques instants, le gant de toilette coula au fond du lavabo et le petit être, enfin libre, se mit à remonter doucement à la surface.

− Regarde ! Je crois qu’elle a bougé ! s’écria soudain Eugénie.

− T’es sûre ? demanda Oscar en observant de plus près. Ah oui ! Je l’ai vue aussi ! Elle a bougé ses pieds !

Tous les deux restèrent figés sur place, contemplant le petit corps bleuté qui semblait s’éveiller peu à peu, membre après membre. Enfin, ils virent les minuscules paupières bouger et s’ouvrir, dévoilant de magnifiques yeux vert émeraude. La créature sourit et se mit à tournoyer dans l’eau. Eugénie et Oscar, stupéfaits, ne pouvaient quitter des yeux le tourbillon bleu ainsi formé, qui agitait l’eau cristalline dans le lavabo. Au bout de quelques instants, le bleu se fit plus pâle et le tourbillon sembla décroître en intensité, jusqu’à disparaître tout à fait. Il ne restât alors plus dans le lavabo que le poisson de plastique qui flottait dans l’eau transparente, immobile et à peine tiède.

− Quoi ?!! Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Elle est où ?? s’écria Oscar, incrédule, en plongeant sa main dans l’eau, tâtonnant de-ci-de-là l’émail froid du lavabo à la recherche de la créature qui avait visiblement disparu. Nan, mais, Eugénie !!! T’as vu ça ? Mais c’est hallucinant !!!

Surpris du silence de son amie, il se retourna vers elle et la vit qui le regardait en silence, un sourire sur les lèvres.

− Eugénie ?…

− Oui, j’ai vu. Elle a dû partir… Mais, je sais où la trouver.

Chapitre 3

− Et voilà pour vous ! dit Eugénie, en tendant à sa dernière cliente le sac rempli du bel assortiment de légumes frais qu’elle venait de régler.

Elle salua la vieille dame qui s’empressa de regagner sa voiture sous la pluie fine, et se mit aussitôt à ranger la boutique.

− Il faut vite que j’aille voir si elle s’est réveillée ! Et si elle est partie ?… Et si elle est encore là ?… Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ?

Elle rassembla dans le fond de la pièce les cageots de légumes qui n’avaient pas trouvé preneur et entreprit de compter la recette du jour. Elle était si concentrée sur ses calculs qu’elle n’entendit pas la porte s’ouvrir et sursauta violemment lorsqu’un raclement de gorge puissant vint rompre le silence.

− Oscar ! Mais t’es dingue de faire des trucs pareils ! J’ai failli avoir un infarctus ! s’écria-t-elle en apercevant le jeune garçon à l’air goguenard qui se tenait devant elle, très fier de sa plaisanterie.

− Merci pour l’accueil ! Tu parles d’une commerçante joviale ! dit-il d’un air taquin.

− Désolée, mais tu m’as fichu une de ces frousses !… J’imagine que tu ne viens pas pour m’acheter des carottes ?

− Et non ! Je viens passer la nuit chez toi ! Mon père est au taf jusqu’à demain et ma grand-mère part en week-end avec ses copines ! Attention, ce soir, ça va être la fête du bigoudi ! Tisane à volonté !

Il replaça d’un mouvement de tête la longue mèche de cheveux blonds qui lui tombait sur les yeux et sourit. A quatorze ans passés, Oscar Lencot avait conservé un visage poupin qui contrastait singulièrement avec sa silhouette longiligne et sa posture nonchalante. Il se donnait du mal pour arborer un air cool et indifférent, mais la mélancolie qui voilait souvent son regard bleu azur laissait entrevoir les fêlures qu’il portait déjà en lui, malgré son jeune âge.

Ses parents, Martin et Ophélie Lencot, étaient des amis d’enfance des parents d’Eugénie. Inséparables depuis leur plus jeune âge, ils formaient un quatuor bien connu dans les environs et tout le monde avait été ravi de célébrer leurs unions respectives et la naissance de leurs enfants : Oscar, d’abord, chez les Lencot, puis, deux ans plus tard, Eugénie chez les Merlat.

Tous les quatre étaient viscéralement attachés au village de leur enfance et ils partageaient les mêmes convictions quant à la nécessité de préserver l’environnement. Tandis que Simon et Clémence avaient repris l’exploitation familiale pour en faire un modèle dans le domaine de l’agriculture biologique, Martin et Ophélie avaient été embauchés par un quotidien régional en tant que journalistes spécialisés dans les questions environnementales. Sillonnant la région, ils travaillaient de concert pour étudier l’impact des industries locales sur l’environnement et débusquer d’éventuelles pratiques douteuses.

C’est au cours de l’un de ces reportages qu’Ophélie avait été renversée par la voiture d’un chef d’entreprise, qui tentait de prendre la fuite après la découverte de ses agissements frauduleux. Elle avait été tuée sur le coup. Oscar avait sept ans.

Sa vie, tout son petit monde avait été irrémédiablement bouleversé. D’abord, il y avait eu l’incompréhension, puis le chagrin, si intense qu’il lui sembla tomber dans un gouffre sans fond. A sept ans, comment peut-on imaginer qu’on ne reverra plus jamais sa maman, l’un des êtres que l’on aime le plus au monde ?

D’abord, il avait pensé que ce n’était pas possible, qu’une maman ne peut pas mourir, qu’elle finirait par revenir… Et puis, peu à peu, il avait compris qu’il ne sentirait plus jamais l’odeur de sa peau sucrée qui lui chatouillait les narines lorsqu’elle le prenait dans ses bras. Plus jamais il ne verrait ses yeux rieurs l’observer pendant qu’il dessinait ou qu’il jouait au foot. C’était comme si une chape de plomb s’était abattue au-dessus de sa tête, le privant d’un coup des rayons du soleil, de la beauté d’un ciel d’été et du chant harmonieux des oiseaux.

Son papa non plus, tout à coup, n’était plus vraiment là. Dévoré par le chagrin, Martin avait remué ciel et terre pour que l’assassin de sa femme soit emprisonné. Jusqu’au procès, qui avait eu lieu de nombreux mois plus tard, il avait poursuivi ses investigations avec acharnement, dans le but de trouver d’autres éléments qui permettraient de mettre le coupable hors d’état de nuire jusqu’à la fin de ses jours.

Tout d’abord, Oscar avait été accueilli chez les Merlat. Simon et Clémence avaient bravé leur propre douleur pour tisser autour de lui un nuage de douceur et de réconfort, pour tenter d’apaiser sa peine. Et Eugénie était là, elle aussi. Du haut de ses cinq ans, elle ne comprenait pas tout à fait pourquoi Oscar était si triste. Mais elle était là. Pour lui. Elle respectait son silence et restait à ses côtés. De temps en temps, elle lui proposait un carré de chocolat qu’ils dégustaient ensemble, sans un mot, et les arômes sucrés et bienfaisants chassaient le chagrin, juste pour un instant. Le jour de l’enterrement, alors qu’il se tenait debout, tête baissée devant le cercueil de sa maman, il avait senti une petite main lui prendre la sienne. Il s’était laissé faire, sans lever les yeux, et la chaleur de cette petite main lui était allée droit au cœur. Il avait su ce jour-là qu’il pourrait compter sur elle quoiqu’il arrive et, pour la première fois depuis le drame, il s’était senti quelque peu réconforté.

Après quelques semaines, Oscar avait pu rentrer chez lui. Sa mamie Suzanne, la mère de son père, qui vivait près de Marseille depuis son départ en retraite, avait décidé de venir vivre avec eux pour quelques temps. Elle avait pris ses quartiers dans la chambre d’amis et se consacrait pleinement à Oscar, son unique petit-fils, la prunelle de ses yeux. Pour noyer son chagrin, Martin s’était réfugié dans son travail et ne rentrait que peu à la maison, dont chaque recoin lui renvoyait au visage les souvenirs d’une vie à jamais terminée.

Alors, enveloppé dans la tendresse capitonnée de sa grand-mère et soutenu avec bienveillance par les Merlat, Oscar avait grandi, malgré l’absence. Peu à peu, les rayons du soleil étaient parvenus à traverser la chape de plomb, un peu faibles d’abord, puis de plus en plus puissants. Comme souvent, le temps avait fait son œuvre et la douleur s’était estompée, laissant place à cette mélancolie que l’on pouvait parfois deviner furtivement dans son regard.

Mamie Suzanne était finalement restée et la chambre d’amis avait été redécorée d’un papier peint fleuri tout à fait à son goût. Parsemant sa fantaisie bien au-delà des murs de la maison, elle était parvenue à faire revenir la joie chez les Lencot et faisait de son mieux pour pallier les absences de Martin.

Ce dernier, fidèle à sa mission de traquer les industriels peu soucieux des bonnes pratiques environnementales, consacrait la majorité de son temps à ses enquêtes et reportages, au détriment de son fils, avec qui ses relations étaient tendues. Mamie Suzanne devait bien souvent user de toute sa diplomatie pour tempérer les joutes verbales qui opposaient régulièrement le père et le fils, pour qui communiquer relevait de la haute voltige. Maintenant adolescent, Oscar ne supportait plus ce qu’il considérait comme un manque d’intérêt de la part de son père et retenait avec peine ses remarques acerbes. Il n’était donc pas rare qu’il quitte brusquement la maison et, chevauchant son vélo, se réfugie chez les Merlat, où la porte lui était toujours grande ouverte. Il savait qu’Eugénie le comprendrait à demi-mot, l’écoutant s’il avait besoin de s’épancher ou respectant son silence s’il préférait se taire. Il savait aussi que Clémence et Simon rassureraient son père et sa grand-mère, en les prévenant de son arrivée chez eux.

− T’en as une tête ! dit Oscar en observant de plus près son amie. Tu te sens bien ?

− Oui, oui, ça va, répondit rapidement Eugénie. J’ai dû prendre un coup de froid sous l’averse, tout à l’heure, ajouta-t-elle en rassemblant les quelques pièces qui étaient encore étalées sur la table.

− Je croyais que tu n’avais pas cours le vendredi après-midi ? Qu’est-ce que tu faisais dehors ?

− Je voulais prendre quelques photos, mais finalement, le temps a tourné à l’orage. Je me suis retrouvée trempée comme une soupe.

− Faut dire que t’as de ces idées ! Y’a vraiment que toi pour avoir envie de faire des photos sous la pluie ! dit Oscar, l’air moqueur.

− Oui, oh ça va, hein ! Tu ne vas pas me servir le même couplet qu’Huguette ! rétorqua Eugénie, agacée, en refermant brusquement le couvercle de la caisse en métal qui contenait la recette du jour.

− Bah, t’énerves pas ! J’disais ça pour plaisanter ! T’as vraiment pas l’air dans ton assiette ! T’es sûre que ça va ? demanda Oscar, soudain inquiet.

− Mais oui, j’te dis ! C’est juste que…. Je suis fatiguée…

Elle enfila son blouson, tandis qu’Oscar l’observait d’un œil suspicieux.

− Allez, j’te connais trop pour te croire ! Dis-moi ce qui ne va pas ! insista-t-il.

− Mais je te dis que tout va bien ! s’énerva Eugénie.

− Arrête un peu ! T’as un souci, ça se voit comme le nez au milieu de la figure ! C’est ce gros naze de Thibaut qui t’a encore embêtée ce matin ?

Devant l’air sincèrement préoccupé de son ami, Eugénie sentit son énervement s’évaporer. Elle prit une profonde inspiration.

− Il m’est arrivé un truc bizarre dans la forêt, tout à l’heure…

− Un truc bizarre ?!… Bizarre comment ?! Bizarre comme « faut appeler les flics tout de suite parce qu’il y a un mec louche qui rôde dans les parages ? » ?!

Eugénie ne put s’empêcher de sourire devant la mine contrariée d’Oscar.

− Mais non ! Pas du tout ! Un truc bizarre comme… « et si je tombais nez à nez avec une espèce de fée, qu’est-ce que je ferais ? »

− Tu rigoles ?

− J’ai l’air de rigoler ?

Tous deux se regardèrent longuement sans dire un mot, Oscar ne sachant que penser de ce que venait de lui dire son amie et Eugénie se demandant comment lui expliquer ce qu’elle avait vécu.

− Suis-moi ! dit-elle enfin, en prenant Oscar par la main.

Tous deux quittèrent la boutique et regagnèrent la maison au pas de course, sous le crachin qui continuait à tomber.

Ils pénétrèrent dans le vestibule désert et, tandis qu’ils se débarrassaient de leurs blousons trempés, Eugénie cria :

− Huguette ? J’suis rentrée ! Oscar est avec moi, on monte travailler nos cours !

Le visage tout en rondeur de la quinquagénaire apparut dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine, d’où émanait une délicieuse odeur de poulet au curry.

− Bonsoir, Oscar ! dit-elle en souriant. Le dîner sera prêt dans une demi-heure. Je vous appellerai ! Tes parents ne dîneront pas avec nous, Eugénie. Ils ont une réunion à la mairie, ce soir.

− OK ! A tout à l’heure ! lança la jeune fille, avant de disparaître en haut de l’escalier, suivie de près par Oscar.

Eugénie précéda son ami dans sa chambre et referma la porte derrière lui.

− Tu m’inquiètes avec tes histoires de fée… commença le jeune garçon.

− Viens voir ! l’interrompit Eugénie, en l’entraînant vers sa salle de bain.

Elle ouvrit la porte de la petite pièce et y entra, sans allumer la lumière. Faisant signe à Oscar de la suivre et de rester silencieux, elle avança jusqu’au vivarium et se pencha pour regarder à travers la vitre. Au milieu des branchages, parmi les quelques phasmes qu’elle élevait depuis plusieurs mois, se trouvait la boule de coton où reposait la petite créature, toujours inconsciente. Oscar se baissa à son tour, les yeux plissés pour mieux voir dans l’obscurité. D’abord, il ne vit rien que les étranges insectes, qui ressemblaient à s’y méprendre à des morceaux de bois. Puis, son regard se posa sur le petit corps délicatement bleuté qui dormait paisiblement sur la ouate moelleuse. Ebahi, il observa le doux visage paisible, la chevelure vert foncé que l’on aurait pu prendre pour des algues, les vêtements faits de feuillages, les mains et les pieds palmés. Il se tourna vers Eugénie, qui le regardait en souriant.

− Alors ? Pas de quoi appeler la police, hein ? dit-elle, pour le taquiner.

Elle fanfaronnait à présent mais, quelques secondes plus tôt, elle avait craint de ne pas retrouver la créature sur son lit de coton. Il lui aurait alors été bien difficile d’expliquer à Oscar qu’elle n’avait pas rêvé. C’est donc tout à fait soulagée qu’elle contemplait l’air stupéfait de son ami.

− Pu… rée !!!! C’est quoi, ce truc ???

− Aucune idée ! Elle m’est tombée dessus avec la pluie. Je l’ai récupérée de justesse avant qu’elle ne tombe dans un buisson et je l’ai ramenée à la maison.

− Mais, t’es dingue ! Tu te rends compte que tu ramènes chez toi une espèce de machin bleu sans savoir ce que c’est ! Imagine que ce soit une créature maléfique ? Si ça se trouve, elle va nous déclencher une apocalypse, ta fée des bois, quand elle va se réveiller !!!

− Arrête un peu ! Elle n’a pas du tout l’air maléfique, enfin !

− J’te signale qu’Hitler n’avait pas forcément l’air maléfique non plus, à la base !… T’as aucune idée de ce qu’elle peut faire ! D’ailleurs, je dis « elle », mais on ne sait même pas si c’est « une fille », puisqu’on ne sait pas ce que c’est !!! s’écria Oscar, la note aigüe dans sa voix trahissant la panique qui commençait à l’envahir.

− Elle n’est pas maléfique, je le sais, c’est tout ! Quand je l’ai touchée…

− Ah bah, c’est de mieux en mieux !!! Tu l’as touchée, en plus !!!

La voix d’Huguette leur parvint soudain depuis le rez-de-chaussée.

− Ça va, là-haut ? Je vous entends crier, c’est normal ?

− Oui, oui !… cria Eugénie. On travaille sur une pièce de théâtre… C’est pour ça !

− Ah bon ! Et ben, y’a de l’ambiance, dans votre pièce ! Bon, vous descendrez d’ici dix minutes, ce sera prêt !

− OK ! répondirent-ils en chœur.

− Mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête de la toucher ? reprit Oscar, en prenant garde à ne pas hausser le ton.

− Je ne l’ai pas fait exprès, évidemment ! répondit Eugénie, en levant les yeux au ciel. C’est en voulant la rattraper que je l’ai prise dans ma main. Et là, ça m’a fait tout bizarre…

− Ben, tu m’étonnes ! ironisa Oscar.

− Non mais, ça m’a fait une drôle de sensation… Comme si je la connaissais… Car oui, c’est une fille et ne me demande pas comment je le sais ! Je le sais, c’est tout !… C’était comme si nous étions reliées…

− Comment ça, « reliées » ?

− C’est difficile à expliquer… C’était comme si je voyais la forêt à travers ses yeux à elle, comme si… J’sais pas… Mais je n’ai jamais rien ressenti de pareil ! Elle s’interrompit et réfléchit un instant. En tous cas, tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle n’est pas maléfique. Elle est comme connectée à la nature, aux arbres, à la terre, aux animaux…. C’est vraiment un truc de dingue !

− Ça, c’est clair ! T’en as parlé à tes parents ?

− Tu rigoles ?! Surtout pas ! Et toi non plus, tu ne dois rien dire ! Promets-moi que tu ne diras rien ! s’écria Eugénie, inquiète.

− Pfff… A qui veux-tu que je le dise, de toute façon ?… la rassura Oscar. Mais, qu’est-ce que tu comptes faire ?

− J’en sais rien du tout…

− Bon…, Oscar réfléchit une seconde, les sourcils froncés et reprit : Il faudrait déjà savoir à quoi on a affaire… On peut toujours jeter un coup d’œil sur internet et voir ce que ça donne… Et en attendant, plus question que tu la touches ! Il va falloir faire attention à ce qu’on fait !

− Merci, dit doucement Eugénie. Oscar lui répondit par un sourire.

− Allez ! On va descendre manger avant qu’Huguette ne monte nous chercher ! dit-il avec un clin d’œil.

Après dîner, Eugénie et Oscar demandèrent à Huguette l’autorisation d’utiliser l’ordinateur de Simon pour faire quelques recherches sur internet, pour un prétendu exposé sur la science-fiction. Aussi, lorsque les parents d’Eugénie rentrèrent de leur réunion, ils trouvèrent les deux adolescents absorbés dans la lecture d’articles relatant la présence d’êtres surnaturels dans les campagnes environnantes.

− Vous êtes encore debout ! dit Clémence Merlat, en les embrassant. Il est déjà 22h30 ! Il est temps d’aller vous coucher !

− Vous finirez ça demain ! renchérit Simon. Allez ! Au lit !

Eugénie et Oscar éteignirent l’ordinateur à contrecœur et souhaitèrent une bonne nuit aux parents d’Eugénie, avant de regagner l’étage.

− Bon, ben on n’a pas trouvé grand-chose… J’espère qu’on aura plus de chance demain… Ca fout un peu la frousse, toutes ces histoires… dit Oscar à voix basse. Allez, faut essayer de dormir, maintenant !

− Tu crois qu’elle peut se réveiller cette nuit ? s’inquiéta Eugénie.

− Ça m’étonnerait. Et puis, s’il y a un problème, tu viens me chercher ! Je suis juste en face.

Eugénie hocha la tête d’un air entendu et entra dans sa chambre, tandis qu’Oscar se dirigeait de l’autre côté du palier, vers la chambre d’ami qui lui était presque exclusivement réservée.

Malgré la fatigue, Eugénie eut beaucoup de mal à trouver le sommeil. Elle resta de longues minutes étendue dans son lit, bien réveillée, ressassant les questions qui la taraudaient depuis son étrange découverte. Quand enfin elle s’endormit, ce fut pour plonger dans un sommeil lourd et agité, peuplé de rêves étranges et inquiétants. Elle se réveilla brusquement quelques heures plus tard, transpirante et le cœur battant la chamade. Sa chambre baignait dans une étrange lumière bleue qui provenait de sous la porte de la salle de bains.

Chapitre 2

La pluie commençait à se densifier et Eugénie pressa le pas. Le chemin de terre qui longeait le champ de blé jusqu’à la forêt commençait à devenir boueux et Eugénie se félicita d’avoir préféré ses bonnes vieilles bottes en caoutchouc à ses baskets blanches toutes neuves. Les gouttes lui battaient le visage et s’engouffraient dans ses yeux, floutant sa vision. L’eau coulait le long de son anorak et son pantalon était à présent complètement trempé.

− Il faudra que je passe me changer avant d’ouvrir la boutique, se dit-elle.

Elle se mit à courir pour rejoindre au plus vite le sous-bois qu’elle devinait devant elle, à quelques dizaines de mètres.

Elle allait atteindre l’abri formé par les chênes en lisière de forêt, lorsqu’elle sentit s’écraser sur sa capuche une goutte plus lourde que les autres. Elle porta sa main droite à sa tête dans un geste de protection et, lorsqu’elle rabaissa son bras, il lui sembla apercevoir quelque chose dans le pli du tissu. Atteignant enfin le sous-bois, elle s’arrêta sous un arbre et s’essuya les yeux de la main gauche pour y regarder de plus près. Avec précaution, elle écarta les plis formés par l’anorak, écarquilla les yeux pour ajuster sa vue à la pénombre ambiante et laissa échapper un cri aigu de surprise.

Juste là, niché au creux de son coude, se trouvait un petit être à la peau bleutée, presque translucide et qui ne devait pas mesurer plus de trois centimètres. La créature gisait sur le tissu, inconsciente et ruisselante de pluie. Comme les humains, elle avait deux bras et deux jambes, mais ses mains et ses pieds étaient palmés. Elle était vêtue de morceaux de feuilles agglomérés et sa tête était recouverte d’une substance vert foncé tressée comme des cheveux, mais qui ressemblait davantage à des algues.

Interdite, Eugénie resta un long moment figée sur place, de peur que le moindre de ses mouvements ne causât la chute de cet étrange personnage. Elle ne pouvait détacher son regard de la créature étendue sur sa manche, inanimée. Si son corps était parfaitement immobile, l’esprit d’Eugénie fonctionnait à cent à l’heure.

− Mais, c’est incroyable ! J’ai des hallucinations, ou quoi ? C’est peut-être un truc que j’ai mangé ! Si ça se trouve, les champignons qu’Huguette a mis dans mon omelette de ce midi étaient hallucinogènes ! J’ai lu sur internet que ça existait ! Il faudra vraiment que je lui dise de ne plus en acheter !

Un puissant coup de tonnerre mit fin à ses réflexions et elle sursauta brusquement.

− Oh mon Dieu ! cria-t-elle, en rattrapant de justesse le petit être qui avait glissé sur le tissu trempé et s’apprêtait à tomber dans les fourrés. Une étrange sensation l’envahit au contact de la créature qu’elle tenait maintenant dans le creux de sa main gauche. Elle sentit la douce chaleur qui émanait du petit corps inerte se répandre peu à peu dans chacun de ses membres et elle ferma les yeux.

Tout à coup, ses sens se mirent à fonctionner de façon exacerbée. Malgré la protection offerte par les arbres, elle ressentit plus intensément la puissance de l’averse qui faisait rage. Le son des gouttes de pluie qui s’abattaient sur le feuillage au-dessus de sa tête lui semblait décuplé et chaque vibration venait résonner avec force dans sa poitrine. Le souffle du vent, qu’elle sentait à peine quelques minutes plus tôt, semblait s’engouffrer dans chacun des pores de la peau de son visage et de ses mains. L’odeur du sous-bois mouillé de pluie emplit ses narines et elle put très clairement distinguer les différentes senteurs entremêlées : le parfum subtil de la mousse, celui plus puissant de la terre humide et la fragrance délicate des feuilles qui recouvraient le sol.

Comme emportée par ce tourbillon de sensations nouvelles, elle crut un moment perdre l’équilibre et rouvrit les yeux, pour ne pas tomber. Le spectacle qui s’offrit alors à elle la stupéfia encore bien davantage. Le sous-bois était à présent baigné d’une douce lumière et partout où son regard se posait, elle pouvait distinguer d’infimes détails qui lui avaient échappé jusqu’alors. Sur chacun des arbres qui l’entouraient, elle découvrit que l’écorce présentait des signes bien distincts qu’elle était en mesure de déchiffrer. Chaque tronc arborait ainsi une espèce de carte d’identité qui retraçait toute la vie de l’arbre. Pour chaque chêne, chaque noisetier, chaque châtaignier, elle perçut en un coup d’œil la longue succession des saisons déjà vécues, de la sortie des premiers bourgeons printaniers aux assauts hostiles des gelées hivernales. En un regard, elle prit conscience de la multitude d’êtres vivants hébergés au sein même de l’écorce, ou encore abrités sous les branches. Chaque arbre lui apparut soudain comme une ville immense grouillant de ses nombreux habitants : insectes, oiseaux ou petits mammifères ayant élu domicile en son sein.

Bouche bée, Eugénie contemplait comme pour la première fois cette forêt qu’il lui semblait pourtant si bien connaître. En baissant les yeux, elle s’aperçut que, malgré les feuilles et les branchages qui recouvraient le sol, elle pouvait distinguer très clairement le réseau de racines qui, telles une multitude d’autoroutes, de routes secondaires et de chemins souterrains, reliaient tous les végétaux entre eux, à perte de vue.

Soudain, sa tête se mit à tourner. Prise de vertige, elle s’assit sur le sol et y déposa délicatement la petite créature pour éviter de la faire tomber. Immédiatement, le tourbillon qui semblait l’avoir emportée s’arrêta et tout redevint normal autour d’elle. Plus de sons décuplés, d’odeurs enivrantes ou de clarté irréelle. Le sous-bois avait repris son apparence habituelle et paisible, sous l’averse.

Elle respira profondément pour reprendre ses esprits et atténuer la sensation de nausée qui l’avait envahie. Lorsque les battements de son cœur eurent repris un rythme presque normal, elle risqua un regard vers le petit être bleuté qui était étendu à ses côtés.

− Mais qui es-tu ? Et qu’est-ce qui s’est passé ? se demanda-t-elle.

Un nouveau coup de tonnerre retentit et Eugénie se leva. Rester en forêt pendant un orage était une très mauvaise idée. Il lui fallait regagner la ferme au plus vite. Elle sortit de sa poche un mouchoir en papier, se baissa et y enveloppa la petite créature, en évitant soigneusement tout contact avec sa peau. Elle glissa le tout dans la poche de son anorak et quitta le sous-bois en courant. Elle ne vit pas le petit être à la peau grise qui, perché sur la branche d’un arbre voisin, la regardait s’éloigner d’un air mauvais.

Alors qu’elle s’apprêtait à quitter le chemin boueux pour entrer dans la cour de la ferme, elle aperçut Huguette et Sam qui venaient à sa rencontre sous la pluie battante, la mine inquiète.

− Ah, te voilà enfin ! lui dit le jeune homme, visiblement soulagé. Nous commencions à nous inquiéter sérieusement ! Huguette était à deux doigts de prévenir la police ! ajouta-t-il avec un clin d’œil malicieux qui fit sourire Eugénie.

− Mais tu es complètement trempée ! renchérit Huguette. Rentre tout de suite te changer ! Tu vas attraper la mort ! 

Elle passa son bras au-dessus des épaules de la jeune fille, la protégeant de l’averse sous son parapluie multicolore.

− Va te sécher ! Je vais ouvrir la boutique, dit Sam. Les premiers clients ne vont pas tarder. Rejoins-moi lorsque tu es prête !

− Merci ! lui lança Eugénie, qu’Huguette escortait fermement jusqu’à la maison.

− Faire des photos sous une pluie pareille ! Tu me la recopieras, celle-là ! bougonna la quinquagénaire, en évitant soigneusement les flaques d’eau qui avaient envahi la cour.

− Je suis désolée, s’excusa Eugénie. Je me suis faite surprendre par l’orage et il me restait quelques beaux clichés à faire…

− Et bien, la prochaine fois, tu les prendras depuis la fenêtre de ta chambre, tes photos ! On aura de la chance si tu ne nous attrapes pas une pneumonie ! 

Toutes deux gravirent les quelques marches qui menaient à la maison et Huguette ouvrit la porte. 

− Allez, entre vite ! dit-elle à Eugénie, tout en secouant son parapluie sur le perron.

Cette dernière ne se fit pas prier et retira avec soulagement ses bottes trempées et couvertes de boue.

− Je vais vite me changer ! lança-t-elle, en grimpant quatre à quatre l’escalier qui menait à l’étage.

Elle entra dans sa chambre et referma soigneusement la porte. En apercevant son reflet dans le miroir de son armoire, elle comprit parfaitement ce qui avait pu inquiéter Huguette. Elle était ruisselante de la tête aux pieds. Pas un centimètre carré de son corps ou de ses vêtements n’avait été épargné par la pluie. La capuche bien serrée lui faisait une drôle de tête et les quelques mèches de cheveux qui s’en échappaient étaient collées à la peau de son visage tout pâle. Ses yeux étaient rougis comme si elle avait pleuré et de vilains cernes noirs commençaient à apparaître juste en dessous.

Elle se regarda quelques instants et prit une profonde inspiration. Elle glissa la main dans la poche de son anorak et en sortit le mouchoir en papier soigneusement plié.

− Et maintenant, je fais quoi ? se dit-elle, sentant son cœur battre la chamade.

Elle posa le mouchoir sur son bureau et le déplia, découvrant la petite créature bleutée qui semblait dormir paisiblement.

− Je n’ai aucune idée de ce que tu peux bien être… et pourtant j’ai l’impression de te connaître… murmura-t-elle.

− Eugénie ! Il est presque 17h30 ! Tu es prête ? Sam t’attend à la boutique ! criait Huguette, depuis le rez-de-chaussée.

− J’arrive tout de suite ! répondit Eugénie, en refermant vivement le mouchoir.

Elle balaya sa chambre du regard, cherchant un endroit sûr où elle pourrait dissimuler sa trouvaille. Elle se précipita vers la porte qui menait à sa salle de bains privative et l’ouvrit. Près de la cabine de douche, sur la commode, se trouvait un vivarium où Eugénie élevait des phasmes. Elle y avait recréé un environnement adapté avec du lierre, de l’eau, du sable et du coton humide. Elle ouvrit le dessus du vivarium et déposa le petit être endormi sur une boule de coton.

La voix d’Huguette s’éleva à nouveau depuis le rez-de-chaussée, interrompant le flot de pensées qui semblait loin de se tarir.

− Prenez soin d’elle, dit Eugénie à l’attention des insectes que l’on pouvait à peine distinguer parmi la végétation. Je reviens le plus vite possible.

Elle attrapa une serviette sur le radiateur et sortit de la salle de bains. Elle retira ses vêtements trempés et s’enveloppa dans la serviette toute chaude. Seulement alors, elle s’aperçut qu’elle était transie de froid. Elle se choisit des vêtements propres et bien chauds et se rhabilla rapidement. Elle sécha ses cheveux en toute hâte et en fit une tresse, avant de descendre retrouver Sam à la boutique.

Chapitre 1

Dégoulinante de pluie, Eugénie ne pouvait détacher son regard de l’étrange et minuscule créature bleue qu’elle venait de déposer délicatement sur une boule de coton, à l’intérieur du vivarium qui abritait ses phasmes. Le petit corps endormi reposait sur la ouate, immobile et paisible, tandis qu’Eugénie peinait à contrôler les tremblements qui agitaient chacun de ses membres. Son cœur battait à mille à l’heure et son esprit agité revivait les événements de l’après-midi, comme pour essayer de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Tout avait commencé une heure et demi plus tôt…

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Allongée sur son lit, Eugénie contemplait le plafond immaculé d’un regard fixe. Elle venait de passer plus d’une demi-heure à réviser son cours d’histoire et il lui semblait à présent ne pas pouvoir retenir une ligne de plus.

− Ras-le-bol de l’histoire ! se dit-elle en s’étirant pour soulager ses muscles tout engourdis.

Elle bâilla à s’en décrocher la mâchoire et se leva. Elle ramassa le cahier qui était tombé au pied du lit et le rangea dans son sac.

− Ça ira pour aujourd’hui ! déclara-t-elle, en refermant la fermeture éclair d’un geste sec.

Elle sortit de sa chambre et descendit à la cuisine pour répondre à l’appel de son estomac qui, à grands renforts de gargouillis, la suppliait d’étancher sa faim de chocolat.

Elle prit un paquet de cookies dans le placard et se choisit quelques biscuits. En regardant par la fenêtre, elle aperçut sa mère qui travaillait dans le bureau installé de l’autre côté de la cour.

Les parents d’Eugénie, Clémence et Simon Merlat, avaient repris l’exploitation agricole familiale plusieurs années plus tôt. Lorsque le père de Simon avait pris sa retraite, ils étaient venus s’installer à la ferme avec Eugénie et avaient entrepris de moderniser les lieux. Après avoir rénové la maison, ils avaient transformé les vieilles granges en bureaux pour pouvoir y travailler sereinement, séparant ainsi leur activité professionnelle et leur lieu de vie, tout en restant toujours à proximité de leur fille. Très complémentaires, les Merlat travaillaient main dans la main et développaient avec passion leur activité d’agriculteurs biologiques. Au fil du temps, ils avaient élargi leur gamme de production et étaient aujourd’hui reconnus dans toute la région pour la qualité de leurs légumes et de leurs céréales cultivées sans recours aux pesticides ou aux engrais chimiques. Plus récemment, ils avaient décidé de se lancer dans l’élevage de poules pondeuses et les œufs bios produits par leurs gallinacés élevés en plein air étaient des plus prisés par les habitants des environs. La petite entreprise agricole était maintenant prospère et comptait plusieurs employés, tous aussi passionnés les uns que les autres.

Depuis toute petite, Eugénie passait le plus clair de son temps dans le sillage de ses parents. Une paire de bottes aux pieds, elle les suivait dans tous leurs travaux, observant avec attention leurs moindres gestes, arpentant chaque parcelle de l’exploitation familiale. Elle ne comptait plus les heures passées sur le tracteur avec son père, à écouter les explications qu’il lui donnait sur la culture du seigle ou encore du blé de printemps. Elle était aussi toujours partante pour accompagner sa mère au poulailler ou dans le potager. Malgré l’habitude, elle ne se lassait pas de découvrir avec émerveillement les légumes qui, comme par magie, sortent de terre, colorés et gourmands, prêts à être cueillis pour faire profiter les Hommes de leurs bienfaits. Eugénie ne pouvait imaginer de vivre loin d’ici et comptait bien, le moment venu, prendre à son tour les rênes de la ferme.

Aussi, à l’occasion de son onzième anniversaire, ses parents lui avaient proposé de tenir la petite boutique qu’ils avaient installée à l’entrée de la propriété et qu’ils ouvraient au public chaque vendredi en fin d’après-midi. Flattée qu’on lui confie de telles responsabilités, Eugénie prenait son rôle très à cœur. Chaque vendredi depuis un an, elle préparait soigneusement son étal et servait avec entrain les quelques clients, dont elle connaissait parfaitement les habitudes.

− Bonjour Madame Germain ! Voici votre douzaine d’œufs pour la semaine ! Et regardez-moi ces belles courgettes ! Je suis sûre que votre mari serait ravi de les déguster en gratin !

Les consommateurs repartaient le panier plein et le sourire aux lèvres, tandis que l’apprenti-vendeuse mettait en pratique ses cours de maths pour faire ses comptes et rapporter la recette du jour à ses parents. Huguette, qui s’occupait de l’entretien de la ferme et veillait sur Eugénie depuis toujours, restait dans les parages, au cas où sa protégée aurait un problème. Elle se faisait cependant le plus discrète possible et laissait la jeune fille travailler en toute indépendance.

Eugénie croqua pensivement dans son biscuit et regarda la pendule. Il était presque 16h15 et, comme tous les vendredis, elle devrait être prête à recevoir les premiers clients à 17h30 tapantes. Elle soupira. Encore une heure quinze à patienter ! Eugénie attendait toujours avec impatience le moment d’ouvrir la boutique et l’après-midi lui paraissait sans fin. Elle fut tirée de sa rêverie par le bruit de la pluie qui commençait à tomber et venait claquer sur le carreau de la fenêtre.

− Il pleut ! Super ! 

Subitement requinquée, elle engloutit le reste de son cookie et se précipita dans le vestibule, où se trouvait le porte-manteau. Tout en enfilant son anorak bleu et sa paire de bottes, elle cria :

− Huguette ! Je vais me balader !

La silhouette ronde et colorée de la quinquagénaire apparut en haut de l’escalier, un plumeau à la main. Toujours gaie et pimpante, Huguette portait ses cheveux blonds très courts, un rien ébouriffés et elle ne jurait que par les couleurs vives. Eugénie trouvait quelque peu discutable l’association du orange et du vert dans une même tenue, mais finalement, sur Huguette, l’effet était plutôt réussi.

− Tu sors ? Avec ce temps ? demanda-t-elle, l’air soucieux.

− J’ai mis mon anorak ! C’est un temps parfait pour faire des photos ! répliqua Eugénie en ouvrant la porte d’entrée.

− Bon… Mais ne tarde pas trop, quand même, hein ! Et ne t’éloigne pas ! conseillait Huguette, alors même que la porte se refermait derrière la jeune fille.

− Faire des photos… Sous la pluie…, soupira-t-elle. Elle réajusta sa paire de lunettes rouges et disparut dans la pièce la plus proche, pour poursuivre ses activités domestiques.

Sa capuche bien enfoncée sur la tête, Eugénie traversa la cour d’un bon pas, en évitant les flaques d’eau. Elle voulait atteindre l’orée du bois qui bordait le domaine de ses parents, avant que la pluie ne cesse. Son appareil photo dans la poche, elle se réjouit à l’avance des clichés qu’elle allait pouvoir réaliser. La pluie donnait au paysage un air féérique, presque irréel qu’elle adorait immortaliser. Les arbres se voyaient parés d’une aura lumineuse, le gris du ciel faisait ressortir le vert des champs et, si la chance était avec elle, elle aurait peut-être la possibilité de voir un arc-en-ciel.

En passant près de la grange, elle aperçut Sam qui finissait de ranger les sacs de grains destinés aux poules. Embauché comme ouvrier saisonnier lorsqu’il avait à peine 17 ans, Sam Dutreil s’était bien vite montré indispensable au bon fonctionnement de l’exploitation. A aujourd’hui 25 ans, il était devenu le bras droit de Simon Merlat et l’un de ses meilleurs amis. Eugénie aimait beaucoup Sam et venait volontiers lui donner un coup de main pendant son temps libre. Elle le salua d’un geste et il lui répondit par un sourire.

− Où cours-tu comme ça, sous la pluie ? lui cria-t-il.

− Je vais de l’autre côté du champ de blé, près de la forêt !  répondit-elle, sans ralentir son allure. Je veux faire quelques photos avant que l’averse ne soit terminée ! 

− Fais attention à ne pas te tordre la cheville dans un sillon ! Et regarde bien l’heure, hein ! Il faut que tu sois rentrée pour l’ouverture du magasin ! lança-t-il avec un clin d’œil. Eugénie lui répondit par un pouce levé et poursuivit son chemin.

Prologue

Enveloppée dans une bulle de lumière, Ephéa sentit son corps s’engourdir et s’élever dans les airs. Elle regarda sa main et, déjà, sa peau d’ordinaire bleu pâle et délicatement irisée semblait presque complètement transparente. L’heure était venue pour elle de regagner le nuage où, grâce à la magie des éléments, elle pourrait se ressourcer et reprendre des forces avant de regagner la Terre pour un nouveau cycle de vingt-et-un jours.

Elle jeta un dernier regard à ses congénères et ne put s’empêcher de frissonner. Ce rituel de renaissance, immuable et habituellement célébré dans la joie la plus pure, était aujourd’hui teinté d’une profonde inquiétude qui se lisait sur tous les visages.

Depuis quelques temps, une mystérieuse substance nocive se répandait dans les ruisseaux, dans les rivières, bouleversant les équilibres naturels. Insidieusement, elle s’était infiltrée de toutes parts et de nombreux dégâts étaient déjà à déplorer dans les forêts et dans les bois environnants.

Fidèles à leur mission ancestrale de contribuer à la préservation de la faune et de la flore, les Aquarealis avaient redoublé d’efforts pour contrer les effets néfastes de ce poison. En vain. Chaque jour, de nouveaux arbres étaient touchés par le mal, de nouveaux animaux tombaient malades et se voyaient voués à une mort certaine.

Pire encore, le poison s’était tant et si bien répandu qu’il avait poursuivi son funeste chemin jusque dans les nuages. Là-haut, les gouttelettes toxiques représentaient un danger immense pour les Aquarealis et perturbaient leur cycle de régénération. Un simple contact avec l’une de ces gouttes transformait jusqu’à leur essence-même et les changeait en créatures malfaisantes, avides de destruction.

A mesure que la bulle légère continuait son ascension vers le ciel gris et tumultueux, Ephéa regardait les cimes des arbres qui s’éloignaient doucement en dessous d’elle. Elle ferma les yeux une seconde, puis tourna son regard vers le nuage gris foncé qui lui faisait face et semblait l’attendre, quelques mètres plus haut. Elle crut voir un éclair déchirer le ciel et son visage se durcit.

− A nous deux ! dit-elle en serrant les poings, sachant qu’il lui faudrait bientôt livrer une bataille sans merci, dont l’issue ne dépendrait que de sa détermination.