Chapitre 6

L’autre versant de la colline offrait un spectacle de désolation. Sur une centaine de mètres en contrebas se dressaient des dizaines d’arbres morts comme autant de silhouettes noires et tragiques, toutes racornies.

Eugénie sentit les larmes lui monter aux yeux, tandis qu’Oscar s’écriait :

− Oh la vache ! Y’a eu un incendie ou quoi ?

− Je ne crois pas… commença Eugénie. Elle n’eût pas le temps de terminer sa phrase. Un tourbillon de poussière noire s’éleva brusquement quelques mètres plus bas et se mit à tournoyer dans leur direction à toute vitesse.

− Nom de… ! cria Oscar, en prenant Eugénie par la main. Ils se mirent à courir pour revenir sur leurs pas, mais le tourbillon était plus rapide et, bientôt, ils ne virent plus rien. Le nuage de poussière suffocante se répandait dans leurs yeux, dans leurs narines, son goût de cendre envahissait leurs bouches. Eugénie perdit l’équilibre et entraîna Oscar dans sa chute. Tous deux se mirent à dévaler la pente raide de la colline, les ronces et les branchages leur fouettant le visage. Le tourbillon redoubla de puissance et l’air était à présent complètement irrespirable. Eugénie sentit la main d’Oscar agripper la sienne plus fort et son cœur se serra. Comment avait-elle pu entraîner son ami dans une histoire pareille ? Pourquoi ne l’avait-elle pas écouté ? Et maintenant, il allait mourir à cause d’elle ! La douleur de cette pensée était bien plus grande que celle infligée par les épines qui lui griffaient le visage et les mains. Elle aurait voulu s’excuser, lui crier combien elle était désolée, mais l’air lui manquait. Bientôt, elle ne pourrait plus respirer…

Tout à coup, la chute vertigineuse prit fin. Contrairement à ce qu’Eugénie pensait, il n’y eut pas de choc brutal au bas de la colline ou contre le tronc d’un arbre. Il lui sembla plutôt atterrir sur un matelas moelleux. Elle prit une profonde inspiration et un air frais et doux emplit ses poumons, sans aucune trace de la poussière noire. En ouvrant ses yeux baignés de larmes, elle s’aperçut qu’elle se trouvait dans une bulle qui flottait à quelques centimètres du sol. A l’extérieur de la bulle, le tourbillon se déchaînait, tentant de poursuivre son funeste dessein. Mais malgré son apparente fragilité, la paroi protectrice semblait indestructible et Eugénie poussa un soupir de soulagement. Elle tourna vivement la tête à la recherche d’Oscar, qui se trouvait juste à côté d’elle, à l’abri lui aussi. Son visage, noirci par la poussière, était zébré de rouge là où les ronces l’avaient griffé et ses cheveux étaient en bataille. Tenant toujours la main d’Eugénie fermement dans la sienne, il contemplait lui aussi l’étrange spectacle.

− Oscar ! Tu n’as rien ! s’écria-t-elle, infiniment soulagée de le retrouver sain et sauf.

− C’est quoi que t’as dit à ta mère, tout à l’heure, déjà ? Ah, oui ! « Ne t’inquiète pas ! » !!! Purée, Eugénie ! C’est quoi ce truc de dingue ! On est dans une… bulle ! Une bulle, nom d’un chien ! Et, on a failli mourir étouffés par un tourbillon de poussière !!! Et… C’est quoi cette tête ? ajouta-t-il en regardant de plus près son amie. On croirait que tu es passée sous un rouleau compresseur !

− Tu verrais la tienne! rétorqua-t-elle, en souriant.

− J’suis curieux de voir comment tu vas expliquer ça à ta mère ! « On s’est fait agresser par un troupeau de chevreuils fous ! » ajouta-t-il, moqueur, en imitant la voix d’Eugénie.

− Oui, enfin, pour l’instant, on n’est pas sorti d’affaire, j’te signale ! Tu crois que la bulle va tenir longtemps ?

− Espérons-le ! J’ai pas très envie de repiquer une tête dans la tornade de la mort !

Ils restèrent silencieux quelques secondes, l’air inquiet, priant silencieusement pour que leur protection irisée ne cède pas sous les assauts répétés du tourbillon. Tout à coup, un puissant rayon de lumière bleue jaillit du sol juste sous la bulle, forçant Eugénie et Oscar à se protéger les yeux pour ne pas être aveuglés. La puissance de la lumière fit exploser le tourbillon avec une déflagration sourde qui éparpilla de la poussière à plusieurs mètres à la ronde.

Lorsqu’ils rouvrirent les yeux, il ne restait de leur assaillant que quelques cendres qui retombaient doucement en pluie autour de la bulle intacte.

− Et ça, c’était quoi ?! s’écria Oscar.

− C’est elle. Elle est venue nous chercher.

− Elle qui ???… Aaahhh ! cria-t-il en voyant apparaître Ephéa au cœur de la bulle, juste à côté de son visage. Eugénie sourit.

− Ben, elle : Ephéa !

− Purée, heureusement que j’suis pas cardiaque !

La voix de la petite créature bleutée s’éleva dans la bulle, douce et parfaitement audible malgré sa taille minuscule :

− Je suis désolée de t’avoir fait peur.

− Bah, j’suis plus à ça près, aujourd’hui ! fanfaronna Oscar pour se donner une contenance. Au moins, tu parles français !

− Je parle toutes les langues humaines. Je suis ici depuis un certain temps, tu vois, j’ai eu le temps d’apprendre à vous connaître, répondit-elle en souriant. Elle se tourna vers Eugénie.

− Je te remercie d’être venue, Eugénie. Tu as pris beaucoup de risques pour venir jusqu’à nous.

− Tu connais mon nom ?

− Tout comme tu connais le mien. Toutes deux se regardèrent d’un air entendu et Ephéa poursuivit :

− J’ai réussi à faire reculer Palibus pour le moment, mais il ne va pas tarder à contre-attaquer. Il ne faut pas rester ici.

Elle fit un geste et la bulle descendit de quelques centimètres, déposant ses occupants sur le sol forestier, avant de disparaître. Tandis qu’Ephéa continuait à flotter doucement dans l’air, Oscar et Eugénie se relevèrent doucement, leurs membres endoloris après la chute vertigineuse qui avait failli leur coûter la vie.

− C’est qui, Palibus ? demanda Oscar, en ébouriffant ses cheveux pour les débarrasser de l’âcre poussière dont ils étaient couverts.

− Je vous expliquerai cela quand nous serons en lieu sûr. Suivez-moi, répondit Ephéa.

Oscar et Eugénie la regardèrent s’éloigner un instant, puis la jeune fille se mit à lui emboîter le pas.

− Tu es sûre de toi ? lui demanda Oscar.

− Tu préfères attendre le retour de Palibus ? lui répondit Eugénie, sans se retourner.

Il poussa un long soupir, repoussa la longue mèche de cheveux qui lui tombait sur l’œil et se mit en route à son tour.

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